Être trans, c’est quoi ?

Texte publié initialement le 08/08/2014. corrigé et annoté le 10/11/2016. Les annotations sont des précisions ou rectifications mineures. Les corrections plus importantes sont faites en italique, directement dans le texte.

Étant donné que je vais beaucoup parler du fait d’être trans, autant définir une bonne fois pour toute ce que c’est, ou au moins tenter de le faire. J’insiste néanmoins sur un point, au préalable : ce qui va suivre est une définition très personnelle, avec mes propres mots, en évitant le vocabulaire militant pour plus de clarté (au mépris de la précision et même d’une certaine justesse dans l’expression, j’en ai bien conscience). Plus que cela, c’est un ressenti, compilé avec ce que j’ai pu apprendre des autres, de ce que j’ai pu constater lors de rencontres, enrichissantes, qui m’ont aidée à mieux m’accepter, même si tout le travail n’est pas encore achevé.

Je n’ai jamais éprouvé le besoin de prendre soin de moi, car c’était une image masculine que me renvoyait mon miroir ; au contraire, même : porter une chemise m’a toujours été une horreur, et le simple fait de penser à une cravate accompagnant un costume me procure une vision particulièrement répulsive. Les parfums pour hommes me sont étrangers, repoussants, ne me correspondent pas. J’ai utilisé le jeu vidéo et le jeu de rôles comme étant des moyens d’expression, des exutoires. Au travers des jeux, je pouvais être la femme que je me ressentais être, y compris aux yeux des autres et surtout dans leur propos. La femme que j’aurais voulu être, aurais-je dit à l’époque. Que je suis, en fait, dirais-je aujourd’hui. Je ne me souviens pas d’une époque, d’une période de ma vie où la virilité et ses stéréotypes m’étaient quelque chose d’attirant ou de personnel. Au contraire, il est des périodes où j’ai ressenti la plus forte aversion pour ce que signifie le fait d’être un homme. Non pas au sujet des responsabilités que cela impliquerait dans la société, ni de la sexualité d’ailleurs ; mais bien concernant l’image sociale que peut posséder un individu de sexe masculin. Sitôt la cellule familiale quittée (en de bons termes, et nous sommes toujours en contact, même s’ils ne savent pas encore tout ce que je vous raconte présentement)¹, je me suis laissée pousser les cheveux : c’était pour les sentir sur mes épaules, me sentir ainsi féminine ; mais cela, je ne l’ai, à l’époque, avoué à personne. De dos, l’on m’a alors souvent désignée « mademoiselle », identifiée comme étant une femme, désignée au féminin. C’était à chaque fois pour mon esprit quelque chose d’agréable, de positif. Il m’est arrivé à plusieurs reprises que des hommes tentent de me séduire ; c’était à chaque fois flatteur, et un peu gênant. Car je n’aime que les femmes² ; les hommes ne m’inspirent pas de rejet, mais pas non plus d’attirance.

Plusieurs fois, j’ai essayé d’aimer les hommes, me demandant ce qui causait mon sentiment d’être une femme, confondant cela avec de l’homosexualité masculine, cherchant une cause à ce ressenti. La seule conséquence de ces questionnements quant à mon orientation sexuelle fut la disparition de mon dégoût adolescent pour les relations entre deux hommes ; mais d’attirance, toujours pas. Je me dois de me rendre à l’évidence : je ne suis pas homosexuel ; Mais je ne suis pas hétérosexuel, non plus. J’ai cru à des tendances bisexuelles², fut un temps, mais en réalité, je suis homosexuelle. Je suis lesbienne. Seules les femmes attirent mon intérêt, de manière flagrante et sans commune mesure à ce que peut m’inspirer un homme. Il m’a été donné de fréquenter un certain nombre de femmes, qui bien souvent ont été attirées par ce côté « féminin » en moi, que je laissais paraître de manière plus ou moins flagrante selon les sensibilités. Bien mal m’en a pris car celle avec qui j’ai le plus intimement partagé mon secret m’a fait vivre l’horreur, car elle n’acceptait pas ce que je suis autant qu’elle le prétendait. Alors que d’un côté, elle me prêtait des robes (en fait, elle m’en a donné une seule, qui ne lui allait plus et qu’elle ne voulait plus toucher ensuite…) et m’avait promis de me travestir³ (ce qu’elle n’a jamais fait), elle se rendait compte peu à peu que mon état ne tenait en aucun cas du fantasme comme elle le pensait peut-être au départ ; et que oui, j’étais vraiment une fille. Elle a dit à mes parents, contre mon gré et en plein repas de famille, que j’avais été identifiée dans la rue en tant que telle, alors qu’elle savait bien que je ne souhaitais pas qu’ils sachent, que j’en avais honte socialement (même si intérieurement, cela me flattait). Après m’avoir quittée, elle a dit à plusieurs de ses amies que j’étais trans. Elle m’a menacée de le révéler à la communauté que je fréquentais sur Internet, et où j’avais des responsabilités.

Je comprends d’ailleurs désormais qu’elle ait souhaité que je porte la barbe. Cela me virilisait, cela lui permettait de m’identifier en tant qu’homme. C’est d’ailleurs pour cette dernière raison que j’ai conservée ma pilosité faciale dans les quelques années ayant suivie cette relation. Pour faire semblant d’être un homme. J’ai essayé de m’affirmer en tant qu’homme, d’abandonner ces idées, d’oublier ces ressentis. Cette identité de genre me procurant tant de honte. Ah, que j’aurais souhaité être un homme, le sentir, m’identifier à ce rôle ! Mais ce n’est pas ce que je suis. Je ne suis pas plus née homme que née avec un vagin. La réalité, la voilà : je possède les organes génitaux classiquement attribués à un homme, mais je suis une femme. Il m’est désormais impossible de le nier.

Par ailleurs, comme dit plus tôt, ma condition n’est en rien ni un fantasme, ni une paraphilie, ni une pulsion sexuelle. Je peux avoir une excitation sexuelle et du plaisir de manière totalement indépendante du fait de porter une robe, un pantalon, ou rien du tout. Je peux porter une robe, être maquillée et coiffée, sans ressentir pour autant d’excitation sexuelle. Je peux être excitée sexuellement à la vue d’une très belle femme, quel que soit mon propre accoutrement, ma propre socialisation, quel que soit le contexte social. Simplement, lorsque je la vois, je ne ressens pas seulement de l’envie, mais également… de la jalousie.

Ce n’est pas non plus un rejet de son propre corps. J’ai souvent lu (et même parfois pensé moi-même, dans des moments de peu de lucidité) qu’être trans signifiait être un esprit féminin « piégé » dans un corps d’homme. Ce n’est pas vrai non plus, en tout cas me concernant. La vérité, c’est que j’aime bien mon corps, qu’il n’a rien de tellement particulier bien qu’il me permette d’être fière de quelques-unes de ses caractéristiques ; qu’il m’a rendue de vaillants services au cours de ma vie et que oui, il fait partie de moi-même, de ce que je suis. Oui, il fait partie de mon identité. Mais non… il ne correspond pas au genre que je m’attribue. Le corps que j’aurais choisi – si je l’avais choisi ! – aurait des hanches plus larges, de la poitrine, des traits de visage plus arrondis encore que ne le sont les miens ; il n’aurait pas non plus cet organe sexuel-ci. Au demeurant, je ne rejette pas ce dernier, et n’ai jamais eu envie de le couper ou de me l’arracher. Simplement, je n’y tiens pas plus que cela, et je n’ai pas l’impression que cela fasse de moi un homme.

J’ai souffert d’un cycle de dépressions, pendant plusieurs années. J’avais l’impression de gâcher ma vie, tout en ayant pourtant fait des études, tout en assumant un emploi qui me fait gagner bien plus d’argent que je n’en ai besoin. J’avais l’impression de ne pas pouvoir plaire, tout en vivant, régulièrement pourtant, des histoires sentimentales ; tout en cherchant finalement à compléter ma propre personne avec une autre, avec des femmes que je jalousais pour la plupart autant que je les désirais. Lors de mon adolescence, je fermais les yeux, la nuit, avant de m’endormir, en priant et en répétant plusieurs fois qu’au petit matin, je me réveillerais possédant un corps typiquement féminin. Plus récemment, je suivais attentivement les progrès de la réalité virtuelle, espérant pouvoir avoir l’illusion d’avoir le corps de ce qu’on identifie plus classiquement comme étant une femme, et surtout la sensation d’être reconnue comme étant du genre féminin. Et lorsque j’entendais parler de personnes transgenres, je me disais, oui, peut-être, mais je n’ai pas besoin de même me travestir³, je n’en ai pas besoin, ce n’est que de l’apparence. Je suis ce que je suis et je sais ce que je suis. Je n’ai pas besoin du regard des autres. Mais est-ce vrai ? N’est-ce pas se mentir à soi-même encore plus, n’est-ce pas être malhonnête envers soi-même, n’est-ce pas s’empêcher de vivre sa propre vie, d’être soi ?

Sitôt mon identité mieux acceptée par ma propre personne, le cycle des dépressions s’est rompu. Ma psychiatre n’éprouvait aucun intérêt visible pour mon identité de genre, qui n’était pour elle « pas un problème », et « pas quelque chose de si rare qu’on le croit ». Elle m’a assurée que cela n’avait rien d’une pathologie. Après réflexion et vérification, c’est très pertinent : une maladie mentale occasionne au sujet souffrance ou handicap ; or les seules souffrances, les seuls handicaps occasionnés par le fait d’être transgenre sont issus de… la société, refusant généralement la personne ne se conformant pas à ses codes. Toutes les personnes transgenre ne procèdent pas à des modifications corporelles, toutes ne prennent pas d’hormones, encore moins choisissent d’aller jusqu’à une chirurgie dite de réassignation. Ce que vivent les personnes transgenre est un rejet, d’une exclusion, de nature similaire à ce que vivent les personnes homosexuelles ; si ce n’est que les mentalités ont déjà évoluées un peu plus pour ces dernières, même si tout n’est pas encore gagné. Lorsque j’ai dit à ma psychiatre que je m’acceptais mieux, que j’allais à l’association LGBT de ma ville et que j’avais acheté des vêtements féminins, que je portais, je lui ai également signifié que je ne ressentais plus le besoin de nos consultations, ce avec quoi elle s’est montrée parfaitement en accord. Je savais que j’allais mieux, et j’avais mis le doigt sur ce qui avait causé réellement ces états dépressifs : je n’avais, jusqu’ici, jamais réellement accepté ce que j’étais. Je n’étais pas en train de vivre ma vie, mais bien celle que la société avait décidé que je vivrais.

Il me paraît important de préciser qu’il existe des personnes transidentitaires qui suivent des parcours très différents du miens, et qu’en outre il n’existe pas que des femmes que l’on identifiait autrefois comme des hommes ; il y a également des hommes que l’on considérait autrefois comme des femmes, et des personnes dites non-binaires, refusant complètement les catégorisations « homme » et « femme » ou ressentant le besoin de naviguer entre les deux. Je refuse, par ailleurs, le terme « transsexuel(le) », que je trouve particulièrement impropre, car faisant l’amalgame avec une sexualité, avec l’homosexualité. C’est pour cela que je parle de trans, de transgenre, de transidentité. Ce sont des mots tout à fait compréhensibles de manière intuitive, et qui ont au moins le mérite de ne pas souffrir des mêmes ambiguïtés.

⁰ Cela n’a plus vraiment d’importance aujourd’hui, car je suis considérée comme la femme que je suis. Je n’ai plus besoin de l’affirmer.
¹ Désormais, mes proches sont tous au courant, et me considèrent avec le genre (féminin) et le prénom (Selene) que je leur ai affirmé. Ils sont tous très heureux que je sois enfin heureuse et épanouie. D’un point de vue familial, je n’ai perdu contact qu’avec de la famille éloignée. Et justement : qu’elle demeure à distance si elle n’a pas de bonnes intentions envers moi.
² Finalement, j’ai fini par assumer ma bisexualité. L’étiquette de « lesbienne » était rassurante d’un point de vue intime, car seules les femmes peuvent être lesbiennes ; en outre, mon attirance selon le genre de la personne n’est pas la même, et ne prend pas la même « coloration » (j’ai tendance, effectivement, à être bien plus facilement attirée par la féminité). Démêler tout cela dans mes propres ressentis a pris du temps.
³ Je me suis rendue compte, plus tard, que le véritable travestissement était de m’être habillée en homme pendant tant d’années. Les vêtements féminins ne sont un déguisement que pour les hommes ; or, je n’en ai jamais été un.
⁴ Je parle plus précisément du vocabulaire (et de ce terme en particulier) dans cet article, que j’ai écrit quelques mois plus tard : Qu’est-ce que ça veut dire, cisgenre ?

 

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6 commentaires

  1. J’avoue que cet article m’a fait comprendre beaucoup de choses! Je t’en remercie, et me sens coupable de n’avoir pas été plus à tes côtés, et du coup d’apprendre cette nouvelle subitement, alors que mon amitié pour toi est forte!

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