Suis-je légitime ?

Je vois souvent passer, dans mon entourage, la question de la légitimité. Suis-je légitime pour m’affirmer en tant que personne trans ? Est-ce que je ne représente pas une forme d’imposture ?

De mon point de vue, ce genre de questionnement est, encore une fois, le symptôme d’une binarité trop importante de la part de notre culture.

Il convient, pour répondre convenablement, de revenir sur la définition d’une personne trans. Comme dit plus tôt, une personne cisgenre est en adéquation avec le genre que l’on lui a assigné à la naissance, au regard de ses organes génitaux. En d’autres termes, l’image et le rôle sociaux vers lesquels la personne se dirige par impulsion de la société lui sont acceptables, et elle ne ressent pas d’inconfort avec cette assignation, pourtant tout à fait arbitraire. Une personne trans ressent, à l’inverse, un inconfort (quel qu’il soit) vis-à-vis du genre d’assignation. Elle peut éprouver, par ailleurs, une attirance, une affinité pour des éléments n’y étant pas classiquement affiliés… mais ça n’est pas une obligation.

L’essence est une transgression de ce qui fait figure de norme établie. Il n’y a pas de diplôme ou d’attestation de la validité trans, car ce concept n’aurait simplement pas de sens : la personne, seule, est la mieux placée pour dire ce qu’elle ressent. Si vous ressentez une discordance entre votre genre d’assignation et la manière dont vous vous percevez, ressentez, ou simplement la manière dont vous souhaiteriez vous exprimer, vous êtes de pleine légitimité une personne trans.

À partir de là, on peut comprendre que l’ensemble des personnes trans est bien plus vaste qu’il pourrait sembler à première vue. Une transition, ce peut être une nouvelle coupe de cheveux, un raccourcissement ou changement du prénom de naissance, un changement de style vestimentaire. Ce peut aller plus loin, dans le cas où le choix est fait de consentir à un traitement hormonal, à des épilations, à un entrainement de la voix, à diverses opérations chirurgicales (mastectomie, laryngoplastie de réduction, réassignation génitale)… mais ces étapes supplémentaires ne sont en aucun cas des critères de légitimité ou de validité d’un parcours de transition.

Là où la question de la légitimité est plus pernicieuse, c’est dans la représentativité, la dénonciation, la prise de parole ; notamment contre la transphobie. C’est, néanmoins, un tout autre sujet, une toute autre thématique. L’on n’est légitime pour parler que de ce que l’on a vécu, et nos peurs en font partie. En tant que femme trans, je puis parler de ma difficulté à assumer dans la rue mon genre, d’assignation ou d’élection, avant mon traitement hormonal ou dans ses débuts. Je puis parler des insultes, du harcèlement de rue, des menaces d’agression. Je peux évoquer la peur que j’ai ressentie quand je courrais pour éviter le pire, je peux parler de ma tendance à m’isoler de peur d’être reconnue par des voisins, par mon agence immobilière, de crainte de perdre mon logement. Je peux parler, aussi et tout simplement, de la très blessante tendance des gens à chercher à assigner à autrui un genre, de force s’il le faut. Il y a très peu de commerces qui ne tentent pas d’imposer à leur clientèle du « madame » ou du « monsieur » (croyez-bien d’ailleurs que je suis très sensible à ce genre de détails, et que j’ai tendance à revenir plus souvent aux endroits où on se passe de ce genre de dénominations binaires). Ce n’est pas une marque de politesse, dans le fond, c’est une forme de violence, une case dans laquelle on force la personne à rentrer, qu’elle soit en accord ou non avec le processus.

En revanche, je ne suis moi-même pas légitime pour parler de tous les problèmes que peuvent vivre les personnes trans.

En effet, si j’ai peur des agressions et des meurtres transphobes, je ne fais pourtant pas partie de la population réellement à risques car je suis blanche de peau. La majorité des victimes de meurtres ayant pour cause leur transidentité sont des personnes de couleur. En tant que blanche, encore une fois, j’ai beaucoup moins de risques qu’on m’accuse d’avoir volé mes papiers, que l’on m’embarque au poste de police. En tant que femme trans, je peux aussi méconnaître, encore, les difficultés et problèmes dont peuvent souffrir les hommes trans. Et parce que je me ressens clairement comme étant femme et possédant donc un genre binaire, entrant donc presque convenablement dans les cases préconçues par la société en ce qui concerne mon identité, je ne connais pas les discriminations et difficultés sociales que peuvent connaître les personnes de genre fluide, non-binaire ou se revendiquant d’un genre neutre.

Personne n’est légitime pour parler d’une telle diversité de traitements, de vécus, d’agressions. C’est par la pluralité des témoignages que l’on peut avancer. Par l’écoute, le respect, la prise en compte des douleurs et la remise en question des systèmes oppressifs, non-inclusifs, écrasant les individualités en cherchant à les conformer à un moule qui, j’en suis convaincue, convient à beaucoup moins de personnes que l’on pourrait croire.

C’est, avant tout, une démarche de libération de l’être humain à laquelle nous assistons. J’y accorde beaucoup d’espoir.

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5 commentaires

  1. « Il y a très peu de commerces qui ne tentent pas d’imposer à leur clientèle du « madame » ou du « monsieur »  »

    C’est à ce genre de phrases, ce genre de propos, lu au détour d’un article, que je saisis tout l’intérêt de ce blog. Votre écriture calme pointe du doigt des barrières que je n’aurais jamais imaginé. j’ai été éduqué avec l’idée qu’il est plus poli de dire « bonjour madame » ou « bonjour monsieur » qu’un simple « bonjour » lancé de manière neutre. Je n’avais jamais réfléchi à ce que cela implique, lorsque je croise une personne trans’.

    Décidément, la lecture de ce blog s’impose à bien des égards. Mille merci pour ce travail.

    M.

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    1. C’est un sacré piège en effet. ^^
      Pour ma part j’ai vraiment tendance à aller en priorité dans les endroits où on n’essaie pas d’imposer un genre aux gens. Je m’y sens beaucoup moins stressée. Rien de pire que d’entendre le serveur donner du « monsieur » et du « madame » à tout le monde et d’attendre avec appréhension son tour pour voir à quoi on aura droit devant tous ses amis…

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  2. Quand un marque de vente par correspondance m’écrit à l’adresse de Mr X. (c’est ce que je suis) et continue : ‘Chère madame, vous avez été sélectionnée comme gagnante potentielle, etc.’ et m’offre un grill, un sac ou un bracelet de pacotille, je me sens dénié… et furieux. Je peux comprendre que ce genre de détail soit encore pire pour une personne en transidentité.

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  3. Merci pour cet article. Je ne me dis pas trans parce que, déjà, je ne suis pas out auprès de grand-monde, et que mon « expression de genre correspond » à mon genre assigné. (Je ne suis pas d’accord avec ça, mais force est d’admettre que c’est le cas aux yeux des autres.) Donc je vis très peu de discriminations, je ne suis pas en danger ou quoi que ce soit. On nie « juste » mon identité, mais ça me fait du bien de lire des articles comme ça.

    Pour la question des titres de civilité, j’essaye de plus en plus de m’en passer et j’ai bon espoir de réussir un jour. Les réflexes ont la vie dure, mais on peut travailler dessus et les changer. En revanche, je les aime bien (lorsqu’ils ne sont pas utilisés de force sur quelqu’un-e qui n’a rien demandé) et ça, ça me manque. Qu’on me genre au féminin, qu’on parle de moi comme d’une fille, ça va. Mais qu’on me dise madame ou mademoiselle, ça m’a toujours blessée. Monsieur, ça ne va pas non plus. Et, du fait qu’il n’existe pas vraiment d’autre titre de civilité, j’ai l’impression de ne pas exister (ce qui, du point de vue de la société, est assez vrai).

    Par contre, et ça n’a rien à voir car j’aime faire des commentaires décousus, je ne suis pas tout à fait d’accord avec l’idée qu’une personne cisgenre est en accord avec son rôle social. Beaucoup de femmes cisgenres notamment (d’hommes aussi mais j’ai l’impression qu’ils sont plus minoritaires) luttent contre ce rôle sans pour autant remettre leur genre en question. Peut-être n’est-ce pas cela que tu entendais ? (Auquel cas, je n’ai peut-être pas compris.)

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    1. Une personne cisgenre se sent en accord avec son assignation de naissance, au-delà de toute autre considération. Ensuite on peut débattre très longuement de l’assimilation du genre à un rôle social ou non. 🙂

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