Les hormones, c’est obligé ?

Comme d’habitude, la réponse dépend de chaque personne concernée.

Bien entendu, dans le monde idéal que j’évoque parfois, la prise d’hormones ne serait jamais une obligation. Dans ce monde idéal, on pourrait avoir le respect que l’on réclame quelle que soit son apparence et son expression, et nul n’imposerait à quiconque un genre au regard de ses organes génitaux visibles à la naissance. Dans ce monde idéal, la prise d’hormones ne serait pas si centrale dans de nombreux parcours transidentitaires. Mais voilà, ce monde idéal n’existe pas, on vit dans un tout autre monde, où la plupart de la population confond allègrement sexe et genre, et croit d’ailleurs que l’un comme l’autre sont binaires (et on l’a vu, c’est faux). Du coup, dès qu’on sort un peu de ce schéma un peu limitant, on se sent dans ce qu’on appelle classiquement une dysphorie de genre, c’est à dire que l’on n’est pas en accord avec le genre que nous imposerait la société. D’ailleurs, j’ai vu récemment l’expression « euphorie de genre », mettant plutôt l’accent sur le bonheur ressenti lors de l’acceptation du genre d’élection plutôt que sur la frustration du genre imposé… j’aime bien, j’approuve tout à fait !

Je ne suis pas très légitime pour parler des parcours qui ne soient pas équivalent au miens. Le miens, comme vous le savez, partant d’un corps assigné mâle à la naissance vers une reconnaissance de mon genre féminin. Je sais simplement que dans d’autres cas, notamment lors de prise de testostérone dans un corps dénué de testicules (et donc, qui en produit moins), on peut assister à une mue de la voix, à une modification progressive des traits de visage, à une augmentation de la pilosité. Je n’en sais guère plus, n’ayant recueilli encore que peu de témoignages, et n’étant pas directement concernée. De même, la nécessité sociale liée à la prise d’hormones n’est pas exactement la même dans tous les cas de figure. Je vais donc me concentrer sur mon propre parcours, et vous parler de ce que j’en ai appris. Cela ne signifie pas que cela s’applique à tout le monde, qu’il faut généraliser ou penser qu’il n’existe pas de personnes qui ne soient pas dans ce cas-là. Il y a à peu près autant de parcours transidentitaires qu’il y a de personnes trans. Néanmoins, peut-être que l’exemple pourra vous éclairer.

La décision de la prise d’hormones s’est pour moi imposée d’elle-même.

En juin dernier, lors de mon acceptation publique, lorsque j’ai enfin franchie la porte d’un centre d’accueil pour personnes concernées par la transidentité (entre autres), je pensais inconcevable de consentir personnellement à un traitement hormonal. Les changements physiques me faisaient trop peur. Quels qu’ils soient, d’ailleurs. Avant d’accepter ma transidentité, j’ai toujours eue une peur monstrueuse des changements physiques permanents. Tatouages, piercings… tout cela me terrifiait au plus haut point. Alors une prise d’hormones ? N’y pensons même pas !

J’ai eu très peur, à l’époque, parce que la première personne trans que j’ai alors rencontrée m’a dit que j’y passerai forcément… mais pas uniquement aux hormones, hein ? Non, pour elle, ce serait forcément la totale. Hormones, chirurgie de réassignation, tout ! On allait me couper la verge parce que je le voudrai, et ça viendrait forcément, ce n’était qu’une question de temps. Comment peut-on croire que c’est quelque chose à dire à quelqu’un qui s’accepte à peine ? J’en étais terrifiée. Heureusement, on a su me rassurer, en trouvant les mots qu’il faut : notamment que les parcours transidentitaires sont tous différents (je l’ai déjà dit oui, mais c’est tellement important, alors je le martèle), que chaque personne va à son rythme pour aller où elle le souhaite, que personne n’a à en juger et ne devrait se le permettre… qu’enfin, on a même le droit de revenir sur ses décisions, de se tromper, de faire des erreurs. C’est justement être responsable que de prendre des décisions après les avoir mûrement réfléchies, pesées, et surtout de pouvoir également revenir dessus si l’on constate que l’on s’est trompé.

J’ai alors commencé à mieux assumer mon genre. Poursuivant mon emploi en me déguisant en garçon pendant la journée, je pouvais expérimenter avec mon genre en soirée, et particulièrement le mercredi soir lors des permanences de l’association ; également le weekend, parfois lors de soirées ou de discussions en milieux sereins, bienveillants, amicaux

Néanmoins, lors de mes quelques sorties, j’ai pu expérimenter la peur, l’intolérance. J’ai connu les insultes, les menaces, le mépris. On a ri ouvertement de moi en pleine rue. J’ai couru pour échapper à une agression. J’ai passé mon temps à guetter les réactions des gens, à quémander intérieurement la reconnaissance de mon genre, à me consoler des personnes qui me complimentaient ou qui me lançaient des regards brillants d’empathie et de joie de me voir ainsi heureuse de m’accepter, de vivre ma vie.

Il n’était plus possible de continuer ainsi. L’ambiguïté était trop difficile à vivre. Ce n’est pas une complainte… c’est un constat.

Je m’isolais, je m’enfermais, je n’osais plus sortir. J’avais l’impression de mentir à chaque fois que je revêtais mon déguisement de garçon pour aller travailler. Oh, le déguisement n’était pas si astucieux que ça ; mes cheveux longs simplement attachés en queue-de-cheval ; mon corps masqué par des pantalons trop amples et un sweat à capuche (dont le message, dans le dos, illustrait très clairement mon état d’esprit : « Sois ce que tu veux être avant qu’il ne soit trop tard, à moins que tu ne veuilles être un fantôme, en ce cas attends simplement ») ; mes traits fins entretenant non plus une ambiguïté réelle mais au moins une androgynie que j’ai toujours portée au quotidien. Mes relations amicales se sont raréfiées, je m’éloignais des autres, car désormais que je savais qui j’étais, que je finissais par l’accepter et par le vivre… je n’étais pas sûre de garder mes proches. Ou du moins, même si j’étais sûre de l’acceptation de bon nombre d’entre eux, je craignais de me tromper à ce sujet… ou de leur faire du mal par le simple fait d’être ainsi.

Je ne pouvais plus souffrir l’ambiguïté. Être identifiée en tant qu’homme est devenu petit à petit une véritable torture, particulièrement lorsque je tâchais pourtant d’être identifiée conformément à mon véritable genre. La solution du traitement hormonal a fini par s’imposer… également, parce que j’étais sûre de moi, j’étais certaine de ma transidentité, du fait que je souhaitais enfin être considérée en tant que femme dans notre société. Du plus lointain de mes souvenirs, je ne me souviens pas m’être vraiment considérée comme un homme, je ne me souviens pas de m’être projetée autrement qu’en tant que femme. Ce qui n’était dans mes pensées qu’une passade s’est révélé n’en être pas une, quand je me suis rendue compte que j’avais souvenir de telles frustrations, envies, émotions… datant d’il y a plus de quinze ans. Je me suis mise également à avoir peur des effets que la testostérone produite par mes gonades auraient encore sur mon apparence physique, et sur l’aspect irréversible du processus. Clairement : plus j’allais vieillir, plus l’hormone masculine me marquerait définitivement, notamment en creusant mon implantation capillaire et en confirmant mes traits de visage.

Mon traitement hormonal a alors débuté le 13 novembre 2014, il y a cinq semaines jour pour jour… à peu près en même temps que j’ai quitté mon emploi, entre autres afin d’être plus sereine lors de mon parcours, lors de ma transition. Il comprend un inhibiteur de testostérone, empêchant donc sa production et ayant pour effet secondaire la castration chimique (c’est un sacrifice auquel je consens, après y avoir mûrement réfléchi également). Détail amusant : la molécule est la même que celle incluse dans bon nombre de pilules contraceptives pour femmes cisgenre. Le traitement comprend également de l’estradiol (en d’autres termes, un œstrogène, c’est à dire une hormone féminine), et le conditionnement de la molécule est ni plus ni moins celui donné aux femmes ménopausées. C’est quelque chose d’intéressant à savoir, finalement beaucoup de femmes cisgenre sont amenées à absorber les mêmes molécules que moi à un moment ou à un autre de leur vie…

Mes traits de visage se sont arrondis dès les premières semaines, et continuent encore. Au bout de deux semaines, et après une épilation des sourcils et une frange, l’on m’appelait madame sans particulièrement de doute, dans la plupart des commerces… et les gens ont cessé de me regarder différemment des autres, dans la rue. On ne me regardait plus de travers. On ne me faisait plus de menaces. On ne m’insultait plus, on ne riait plus de moi.

Mon corps change, dans son apparence mais également dans sa façon de fonctionner. Mon énergie physique, ma force, ma libido se sont effondrées. Il semblerait que ce soit pour se reconstruire de manière féminine. J’ai des bouffées de chaleur, elles sont rares… mais ça arrive. Moins rarement, je me sens irritable, j’ai des nausées, des vertiges. Moins rarement encore, je suis heureuse, rayonnante. Et cela se voit, on me le dit, et je ne le suis que plus encore.

Les dernières nouvelles, au bout d’un mois, c’est la poitrine qui commence à se former. Elle doit encore pousser, mais j’ai clairement des seins. C’est étrange. Fantastique. Je ne sais pas encore gérer ça. Je vais m’y habituer. Comme du reste, du positif comme du négatif, je ne me plains clairement pas (même des pieds froids… brrrr, je ne connaissais pas cet effet-là, et je m’en serais bien passée !). Je suis perturbée, certes, mais qui ne le serait pas ? Et oui, cela va m’aider à enfin être à l’extérieur celle que j’ai toujours été à l’intérieur.

J’ai beaucoup de chance, et j’en ai conscience. Je tiens justement à dédier ce témoignage aux personnes qui n’ont pas ma chance, que ce soit socialement ou physiquement. Je tiens à dire, à crier, à hurler qu’un autre monde est possible, que nous pouvons améliorer les choses, que nous pouvons nous en sortir ; et je souhaite être l’une des preuves que oui, c’est possible, même si pour cela j’ai quelques avantages que d’autres n’ont pas, cela doit contribuer à ouvrir la voie pour les autres. Je change mon corps alors que c’est la société qui ne sait pas me reconnaître de manière appropriée, parce que mon corps est plus facile à changer en premier lieu, parce que j’ai intégrées moi-même ces normes sociales et que ces modifications me permettront moi-même d’être plus sereine, et me le permettent déjà : mais cela ne doit pas faire perdre de vue la source même du décalage, la provenance des intolérances, l’importance du respect que devraient se vouer les êtres humains. Notre diversité est une richesse, nos différences font notre beauté. Quand le respect est à l’honneur, quand on accepte l’autre tel qu’il est sans lui imposer la manière dont il devrait être à nos yeux, c’est l’humanité qui gagne !

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11 commentaires

  1. J’adore ton article, j’ai encore plus envie de commencer mon ths maintenant x)
    mais je pense que même dans ce monde idéal, j’aurais quand même envie de prendre le ths, c’est simplement que la société n’en ferait pas tout un plat x)
    pour finir, je trouve que ton blog est le meilleur blog sur la transidentité sur internet, je le montrerai à ma meilleure amie quand je ferai mon CO
    Bonne soirée 🙂 M.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci, ça me touche beaucoup ce que tu dis. N’hésite vraiment pas à faire tourner le blog autour de toi si tu en ressens le besoin, si tu penses que ça peut aider.
      Bon courage pour les épreuves qui t’attendent, sache que la solitude n’est pas une obligation et que beaucoup peuvent t’épauler dans ta quête personnelle. 🙂

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  2. J’ai beaucoup aimé cet article, très bien écrit, tellement bien écrit que je reste « sur ma faim ».
    En fait, j’aurai aimé que tu te confies plus sur les changements, sur les ressentis que tu vis en ces temps-ci.
    Je comprends aussi que tu n’es peut-être pas allée plus loin parce qu’on tombe dans le domaine de l’intime, voire est-ce personnel; mais je pense qu’un témoignage approfondi permettrai au gens d’ouvrir un peu plus leur esprit, ou bien même de rassurer les personnes transgenres qui hésitent à franchir le pas! 😉

    Aimé par 1 personne

    1. Disons que j’essaie de garder un format court pour ne pas décourager la lecture. Mais je tâcherai d’être plus détaillée si tu penses que ça peut servir. J’ai toujours l’impression que les détails de ma vie n’intéresseront personne, en fait.

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  3. Tu l’as compris, tu es ma première amie transgenre dans mon entourage, et du coup, c’est l’inconnu total pour moi. Ce genre d’article est utile à mes yeux pour mieux te comprendre, pour que je me couche moins bête aussi (mine de rien), et pour t’aider du mieux possible dans tes démarches! Si c’est pas utile à tout le monde, ça l’est, je pense, pour une majorité de personnes! 😉

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  4. Coucou 🙂
    Je te lis sur facebook, sur différents groupes, et en cliquant sur ton profil, je suis tombée sur ton blog.
    Ton témoignage est très touchant et porteur d’espoir, pour toi, et je l’espère, pour toutes les personnes se reconnaissant dans ton parcours de vie. Je te souhaite de pouvoir toucher ton bonheur identitaire, rien que le tien. Je suivrais très discrètement ton blog, ton parcours me touche. Ne vois pas cela comme une forme d’intrusion ou de curiosité mal placée, et j’en suis désolée si c’est perçu ainsi.
    Amicalement.
    MT

    Aimé par 1 personne

  5. Je suis super émue de cet article… Bon… Me concernant, j’aurai surement des questions à te poser en privé ^^ (trucs de filles !!!)
    Ce que j’adore et je le partage beaucoup à mes amis en parlant de toi… C’est tout ce travail énorme de réflexion et encore plus… De tolérance.
    Clairement, il y a des personnes trans parfois agressi(f)ves (cela se comprend sur la haine que l’on peut subir).
    Comme je l’ai déjà dit, je préfère utiliser l’humour et rire de sottises pour nous accepter ^^
    Mais ton travail est superbe et me rassure à chaque fois que je te lis 😉

    Tu disais utiliser différent sociaux… G+ ok… J’ai aussi Twitter pour te partager, si tu l’as également ^^
    Bonne continuation ^^

    Aimé par 1 personne

    1. Pas de soucis pour les questions. Quant à Twitter, c’est même mon espace de communication public au jour le jour. https://twitter.com/SeleneMony

      Quant à l’agressivité des personnes trans militantes, elle est bien trop souvent instrumentalisée pour nous réduire au silence ou discréditer notre propos. En soi, c’est en quelque sorte un propos transphobe (nous aurions en tant que groupe plus d’agressivité que d’autres groupes militants ; or c’est faux).

      Ensuite, chaque personne a sa voie pour militer, mais je ne me sentirais pas à l’aise de critiquer l’agressivité d’autrui. C’est une forme d’expression, que je n’approuve pas pour moi-même, mais que je tâche d’accepter des autres.

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