Du coup, t’es une femme mâle ?

Non. Je suis une femme, et chercher à définir mon sexe dit « biologique » n’a pas vraiment de pertinence.

Il convient, pour détailler cette réponse, de revenir aux bases de ce que signifie le sexe, et de se rendre compte de ce qu’il est et de ce qu’il n’est pas.

La classification des individus d’une même espèce en deux sexes est à la base une notion réservée à l’étude de leur reproduction. En biologie, l’individu mâle sera celui produisant les gamètes les plus petites (dans le cas de l’humain, les spermatozoïdes). L’individu femelle sera quant à lui celui produisant les gamètes les plus grosses (chez l’humain, les ovules). Une première étape dans l’étude de cette question serait de fournir, par suite, la réponse suivante : il n’y a strictement rien de scientifique qui permette de définir une femme trans sous acétate de cyprotérone (traitement inhibiteur de testostérone à effet secondaire stérilisant) comme étant mâle (pour prendre un exemple simple et dont je peux parler). Cela amène logiquement à la question : quid des individus ne produisant pas de gamètes ? Ces personnes sont-elles sexuées ? Scientifiquement, avec toute la rigueur de l’étude des procédés de reproduction, il conviendrait de répondre que non. La personne ne peut participer à un processus de reproduction et finalement transmettre son ADN. Elle n’est pas sexuée, au sens où elle ne peut s’associer à une autre personne pour que l’une de ses gamètes rencontre l’une de celles complémentaires. Cela vaudrait pour toutes ces personnes, mêmes celles étant nées avec un organe n’étant pas et n’ayant jamais été fonctionnel de ce point de vue, même aux individus ayant perdu au cours de leur vie, que ce soit par accident, par choix, ou par les effet du temps, la capacité de se reproduire. Oui, les personnes ménopausées n’auraient pas de « sexe biologique ».

Si j’ai usé du conditionnel dans le précédent paragraphe, c’est néanmoins que cette réponse en soi pose tout de même  un problème. Vous l’aurez remarqué vous-même : la notion n’est pas intuitive, même si elle découle d’une certaine logique, rigoureuse et scientifiquement peu discutable du point de vue d’une certaine discipline. Concrètement, par l’angle de la société, ça n’est pas ce qu’il se passe. Cela n’a même pas de sens : chaque individu est assigné à un sexe, dès sa naissance. Le critère est fort simple : l’apparence des organes génitaux visibles à la naissance. Et dans le cas où ce critère ne serait pas assez clairement discriminant, on fait en sorte qu’il le soit. Cette dernière phrase n’est qu’un euphémisme pour qualifier des atrocités auxquelles j’ai du mal même à penser sans frémir d’effroi. Il est difficile d’y croire, mais la vérité est bien cruelle et de nombreuses personnes peuvent en témoigner : souvent même sans l’accord des parents ou après leur avoir fait croire qu’il n’y avait pas de choix possible pour assurer la survie de l’enfant, de très nombreux médecins procèdent encore à des chirurgies de réassignation génitale sur des nourrissons n’ayant connu jusqu’alors que les premières minutes de leur vie. Cette chirurgie n’avait, dans de nombreux cas, aucun caractère obligatoire du point de vue de la sauvegarde des jours de l’enfant. Elle est tout de même effectuée, car la société ne se satisferait pas d’irrégularités dans son modèle, n’accepterait pas un individu qui ne soit ni mâle ni femelle, et par suite en poursuivant sa réflexion sous sa forme la plus classique, ni homme ni femme.

Et pourtant…

Pourtant, ce n’est toujours pas de cette manière dont sont considérées les personnes dans leur socialisation de chaque jour. Il y a en réalité plusieurs critères, plusieurs couches permettant d’exprimer ce qui définit une personne du point de vue de son genre, de son sexe, de toutes ces données considérées bien trop souvent comme un peu floues et entremêlées. On peut essayer de les distinguer, partant du plus intime vers le plus extérieur, de la donnée la plus personnelle (et donc objective, car il n’y a qu’une seule personne à pouvoir en juger, aucun point de vue ne peut opposer de contradiction raisonnable) vers la plus subjective (car sociale et sujette à jugement des pairs).

Premièrement, une personne comprend un genre dans la définition qu’elle a d’elle-même. Il peut s’agir d’être une femme, un homme, ni l’un ni l’autre, un peu des deux, parfois l’un parfois l’autre, ou encore une autre combinaison plus complexe. Dans tous les cas il s’agit d’une identité, d’une conviction intime et qu’il apparaît peu pertinent de contredire.

Secondement, il existe une expression du genre. Il s’agit de la manière dont on choisit et dont on souhaite exprimer le genre que l’on vit, que l’on ressent, auquel on s’identifie. Cela vaut encore une fois aussi bien pour les personnes cisgenre que pour les personnes trans ; dans les deux cas, on peut choisir d’exprimer son identité masculine par un kilt, on peut choisir d’exprimer sa féminité par des pantalons de survêtement et une casquette portant fièrement le logo d’un club de football. Il n’y a là aucune contradiction, simplement une séparation entre l’aspect intime du genre et son expression sociale. Il est tout à fait légitime d’exprimer son identité, son ressenti, son vécu, de la manière que l’on souhaite, sans tenir compte des injonctions sociales visant à formater l’expression corporelle et vestimentaire des individus, ou en le faisant à sa manière, au choix. C’est une simple question de liberté.

Troisièmement, il y a le sexe. Quel que soit mon genre, quelle que soit mon expression de genre, la société (en fait, l’ensemble des personnes m’entourant et étant capables de me voir et de m’entendre à chaque instant) tâchera forcément de m’assigner un sexe. Elle pourra reconnaître que je m’habille de manière féminine, elle pourra reconnaître que je suis une femme par mon genre d’identité et par la socialisation que j’adopte ainsi. En revanche, elle pourra associer également mes traits à ce que l’on appelle le sexe, c’est à dire des caractéristiques physiques directement visibles et discriminées de manière binaire par la société (à tort ou à raison). Par exemple, une femme possédant un menton un peu trop carré et un visage pas assez rond sera jugée comme au mieux masculine, au pis comme étant de sexe masculin.

Avant mon traitement hormonal, je pouvais m’apprêter tant que je le voulais, porter les vêtements les plus féminins que je puisse trouver, mon sexe était souvent reconnu comme étant masculin. Pourtant, on n’a jamais regardé entre mes jambes pour le dire, et on pouvait du même temps respecter mon identité et correctement me considérer. Seulement jugeait-on simultanément de différents facteurs, de manière inconsciente et par réflexe, afin de m’assigner à l’un ou l’autre sexe. L’on jugeait alors de la hauteur de ma voix et de ses intonations ; de la présence ou non d’une pomme d’Adam ; de mes traits de visage ; de la longueur de mes cheveux, de leur implantation sur mon cuir chevelu et du style de ma coiffure ; de ma pilosité faciale ou de son absence ; de la largeur de mes épaules ; de ma taille ; de celle de mes pieds. Jamais l’on ne s’est d’ailleurs référé à mon caryotype (XX, XY ou autre ?), que je ne connais pas et que personne ne serait capable en réalité de déterminer sans procéder à des analyses coûteuses.

Le sexe, tout comme le genre, est une notion construite. Elle est définie par la réunion de divers facteurs, dont la majorité sont décrits comme étant des caractères sexuels secondaires, sur lesquels les hormones influent effectivement chez un même individu. Il serait néanmoins fort périlleux de considérer, par exemple, que tous les individus mâles ont les pieds plus grands que tous les individus femelles. On peut décliner ce principe à tous les autres facteurs susmentionnés, dont certains sont d’ailleurs plus dépendantes de l’éducation genrée que des seules hormones (il n’y a dans votre corps aucune information codée qui puisse vous dicter votre coupe de cheveux, promis ; pourtant je suis bien plus souvent identifiée en tant qu’individu femelle depuis que je porte une frange).

Par ailleurs, le sexe ne figure pas sur la carte d’identité, n’en déplaise. La mention du sexe sur la carte d’identité est une donnée qui n’est significative que de l’apparence de la personne à un instant t (ou le plus souvent, de son attribution de naissance). Cela n’a rien d’une donnée objective. C’est une photo, cela ne définit rien… de même que si je fais ma carte d’identité à 14 ans et que je grandis ensuite, la valeur correcte de ma taille sera celle mesurée par un mètre ruban, pas celle inscrite sur mes papiers.

Revenons à la question de départ. Quel est mon sexe ? Suis-je mâle ? Au regard de ma carte d’identité, oui, mais je viens de le dire, c’est une photo d’il y a quelques années, ça ne veut pas dire grand chose. Et puis, on en avait jugé par rapport à mes seuls organes génitaux avant même de savoir si j’étais capable de produire des spermatozoïdes, ça n’a pas vraiment de pertinence biologique. Que dit la société, que dit mon entourage lorsque je me promène au milieu de personnes inconnues, dans la rue ? Cette donnée est-elle réellement objective, fera-t-elle un réel consensus ? Est-il vraiment pertinent de laisser un tel jugement aux mains de la foule sans que je n’y ai la moindre prise ? Cette donnée ne pourrait-elle pas d’ailleurs changer au gré de mon accoutrement et de la façon dont je me prépare le matin avant de sortir ? L’apparence actuelle de mes organes génitaux visible est-elle réellement importante dans ces considérations, comme beaucoup de gens semblent souvent l’insinuer ? À quel moment ai-je cessé d’être mâle au gré de mon traitement hormonal, à quel moment suis-je devenue femelle, si ce moment est arrivé ?

La réponse, à mon sens, c’est que ces questions font voler en éclat bien plus que la binarité du genre. Elles dynamitent également la notion de sexe biologique dans son acceptation sociale la plus courante, pourtant utilisée chaque jour. Elle ne veut plus rien dire. La classification des individus en deux groupes bien distincts et séparés par une barrière (non seulement infranchissable mais aussi bien nette et discriminante) n’a guère de sens dès lors que l’on considère qu’il y a des gens qui sortent complètement de ces critères. Quid d’un individu reconnu comme mâle qui n’a pourtant aucune pilosité corporelle ? Quid d’un individu femelle possédant une pomme d’Adam ? Cela arrive pourtant souvent. Ces critères perdent toute pertinence à l’échelle individuelle ; à partir de quand leur réunion fait-elle sens ?

N’essaie-t-on pas de séparer en deux catégories bien précises une population qui ne peut l’être ? Ne risque-t-on pas ainsi de couper en deux… des gens ?

En fait, on le fait déjà.

L’objectif peut être utopique, mais le glas de la théorie meurtrière et plusieurs fois millénaires insinuant qu’il n’y aurait que des mâles et des femelles, que des hommes et des femmes, est devenu la seule alternative à la situation que nous connaissons aujourd’hui ; situation qui aujourd’hui encore implique au moins mutilations, meurtres et suicides. Quand l’on jugera chaque individu à l’aune de ce qu’il est et non à partir de catégories réductrices telles que la fonction reproductrice supposée, on pourra sans doute s’en sortir. En attendant, cela n’apparaît pas comme possible. C’est là où le féminisme se doit d’intervenir, c’est là où il a toute sa place, toute sa légitimité, et où ce combat me semble être le sien.

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5 commentaires

  1. Wouaw, de nouveau un excellent article, qui synthétise bien tous les problèmes de l’assignation forcée et ses critères arbitraires (qu’elle le soit à la naissance ou plus tard au cours de la vie), ton blog gagne à être connu, je t’assure!

    Aimé par 1 personne

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