Comment tu sais que tu es une fille ?

Je ne sais pas à quel moment exactement j’ai compris ma transidentité. D’autant que la difficulté de l’acceptation nuit à la compréhension et trouble le jugement, si bien qu’il est très compliqué de faire le tri dans les souvenirs, les ressentis et les pensées qui ont accompagné ma prise de conscience de ce que je suis.

Le plus lointain souvenir s’y rapportant remonte à ma prime enfance. Je ne me souviens que de quelque chose de flou. Quelqu’un sonnait ou tapait à la porte, je ne sais même plus de quelle maison il s’agissait, s’il s’agissait du domicile de mes parents ou de celui de quelque parent éloigné. À l’époque, j’avais les cheveux plutôt longs, qui me descendaient un peu sur les yeux, je crois. J’ai ouvert la porte. Le monsieur m’a appelée jeune fille, ça, je m’en souviens très distinctement. J’ai été perturbée. Et… le souvenir s’est suffisamment gravé dans ma mémoire pour que je m’en souvienne encore. Je pense que si la fausse méprise de cette personne m’a tant marquée, c’est qu’elle faisait effectivement écho à des ressentis que je ne m’expliquais pas encore, que je ne comprenais pas.

Plus tard, vers l’age de huit ans, j’ai souffert d’une dépression pour le moins sévère.  Je ne jouais plus, ne riais plus. J’étais apathique, songeuse en permanence, je regardais la vie en niveaux de gris. Je regardais les autres enfants jouer et chahuter avec le sentiment que je n’étais pas comme eux, que j’étais en décalage, que ce qu’ils faisaient n’avait ni sens ni intérêt. Je pensais à la mort, je concluais déjà que nous disparaissions alors totalement, par l’esprit comme par le corps. Je me demandais à quoi bon vivre, tout en étant terrifiée par l’idée de disparaître un jour, tout en étant horrifiée par le concept de disparition. Terrifiée, car oui, cela m’inspirait une véritable terreur. Je contemplais l’infinité de l’échelle du temps en ne parvenant ni à accepter que le miens puisse arriver un jour à son terme, ni qu’il puisse s’étirer indéfiniment. La fin m’horrifiait, son absence me donnait le vertige. Dans tous les cas, je ne supportais pas l’idée que mon être puisse cesser d’exister, que ma pensée s’éteigne. J’ignore encore s’il s’agissait d’un état en lien direct avec ma transidentité. Du moins, je ne peux en avoir la certitude. Il faut néanmoins comprendre que cette dépression n’a pas cessé suite aux consultations psy qui ont pu se succéder au cours des années. En réalité, elle est juste passée en arrière-plan. Elle ne m’a pas empêchée d’avoir des moments de joie, elle s’est faite discrète. Elle m’empêchait surtout de dormir la nuit, elle m’isolait et confirmait mon exclusion sociale. Vers l’age de dix ans, on m’a diagnostiquée comme étant une enfant intellectuellement précoce. Cela m’a rendue arrogante, prétentieuse, m’a donné des justifications à m’isoler encore plus… mais n’a pas suffit, à l’époque, à me permettre de réellement comprendre mon désespoir.

Je me suis réfugiée dans les jeux vidéo et la fiction dès le plus jeune age ; mais cela a duré tout au long de ma vie. Lorsque le choix était donné d’un personnage féminin, il avait systématiquement ma préférence, sans que je ne comprenne pourquoi, sans que je ne me le formule vraiment. Cela me représentait mieux. J’en ai toujours conçu une certaine honte. J’avais malheureusement bien conscience du fait que je n’étais pas censée me projeter de cette manière, que c’était interdit… mais je me sentais mieux, je me ressentais mieux, je vivais par procuration. Lorsqu’un jeu, un film ou un livre avait par plaisir une héroïne ou un personnage féminin fort, je m’y identifiais, je ressentais plus facilement ses sentiments, je faisais preuve de plus d’empathie, je me sentais à sa place. À sept ou huit ans, je me suis mise à lire des « Livres Dont Vous Êtes Le Héros ». Le Héros était bien rarement une héroïne, mais c’était parfois le cas ; et dans ce cas-là, je dévorais l’ouvrage ; je cherchais d’ailleurs préférentiellement à lire de tels livres. J’ai même trouvé une bande dessinée, à l’époque, qui était conçue dans le même principe, avec un personnage neutre d’apparence. Ce personnage s’appelait Camille et son visuel androgyne permettait sa représentation mixte pour la plupart des planches ; le livre m’invitait parfois à lire une certaine page si j’étais une fille, une certaine autre si j’étais un garçon. Mon choix n’était jamais le second. Je me souviens très bien de ce livre, mais malheureusement pas de son titre, que je n’ai pas retrouvé…

L’adolescence s’est déroulée sans que je ne la remarque. Mon corps n’évoluait pas, ou du moins je n’en avais pas l’impression. Cela ne me concernait pas. Je restais enfermée dans mes jeux. Après le jeu vidéo, j’ai en parallèle découvert le jeu de rôles, vers l’age de douze ou treize ans. Mon premier personnage fut une femme. La plupart des suivants aussi, y compris au cours de mes études. Les rares hommes que je tentais d’incarner, c’était en pure perte ; non point en termes de performance mais bien d’implication et de réelle empathie. Je n’incarnais pas vraiment ces quelques personnages masculins, je les suivais de loin et ne faisais qu’essayer de mettre en oeuvre des caricatures. Je ne pouvais les ressentir, les vivre, tel que je le faisais avec les avatars correspondant à mon identité refoulée et frustrée ; je ne pouvais m’en servir de refuge et de vécu par procuration. À l’age de treize ans, lorsque j’ai utilisé un logiciel pour rattraper un retard scolaire en espagnol (après un déménagement qui m’imposait un changement de langue vivante), je répondais systématiquement dans mon micro « yo soy una mujer » (je suis une femme) plutôt que « soy un hombre » (je suis un homme), sans réussir à comprendre pourquoi il m’était si confortable de faire ainsi et pourquoi je ne pouvais me résoudre à l’autre proposition. J’en concevais une forte honte, et n’en ai d’ailleurs jamais parlé en-dehors de ces lignes, comme de nombreux autres éléments dévoilés ici.

La scolarité fut un enfer. Mise à l’écart, j’aggravais la situation en me réfugiant dans ma tour d’ivoire, d’où je toisais le monde de manière méprisante. Je me considérais comme supérieurement intelligente à ces imbéciles, et c’est pour cela qu’ils me rejetaient et se complaisaient dans leur médiocrité. Ma souffrance sociale est arrivée à son zénith lorsque j’ai subi un très important harcèlement homophobe. Manquant autant de virilité que j’étais brillante dans ma scolarité, j’ai été pendant plusieurs jours, lorsque j’étais en classe de première, insultée en permanence par une ou deux dizaines de personnes, dont je ne connaissais même parfois pas le nom. Mes parents ont assez vite remarqué que je ne parlais plus, que je restais totalement muette une fois rentrée à la maison, que j’étais encore plus perturbée et mal dans ma peau que d’habitude. Ils ont contacté les autorités scolaires, qui ont mis fin à la crise… en conséquences, la moitié de l’école a cessé de me saluer et de m’adresser la parole (probablement parce que j’étais « une balance », parce que je m’étais plainte). Je me suis retrouvée encore plus isolée, et seule, en plus de me sentir inadaptée socialement avec les personnes qui acceptaient de me parler, dont je me sentais encore en décalage, en grave décalage.

Régulièrement, on me rasait la tête pour faire des économies de coiffeur… et parce que je n’avais cure de mon apparence physique, donc je ne protestais pas du tout. À quoi bon entretenir l’image soignée d’un adolescent ? Cela n’avait pour moi pas de sens. Je suis donc restée dans le neutre, un éternel enfant qui s’obstinait à n’adopter aucun code de son genre supposé. J’ai essayé de porter des montres, mais elles finissaient par me brûler la peau ou me gêner, et je les retirais systématiquement, ne les portant qu’en présence de la personne qui pouvaient m’en avoir fait cadeau ; tout ce qui pouvait affirmer ou cultiver une certaine forme de virilité dans mon image était pour moi repoussant, gênant, me plongeais dans un profond inconfort. J’ai porté des t-shirt amples et des jean’s trop grands jusqu’à mes vingt-sept ans et depuis aussi longtemps que peut remonter ma mémoire. J’étais un esprit désincarné, mon enveloppe physique n’avait pas d’importance, mon prénom n’en avait pas non plus d’ailleurs. J’étais un esprit sans corps, car ce corps ne m’appartenait pas vraiment, ce n’était pas le miens. Il ne me représentait pas. Ma pensée était forcément indépendante de mon corps, ma conscience était une puissance supérieure à la réalité purement physique du monde, réalité dans laquelle je ne me sentais pas prendre part. J’avais souvent le sentiment que ma vie et mon existence n’avaient aucune importance, que rien ne serait différent si je n’existais pas.

Dans le début de mon adolescence, j’ai choisi un pseudonyme. À partir des lettres de mon prénom de naissance, j’ai formé un autre mot, un autre nom dont la sonorité me plaisait. J’ai recherché si cela avait une signification et ce que cela voulait dire, et je suis tombée sur le nom d’une déesse de l’ancienne Égypte, nourricière, féminine. J’ai été intriguée, cette féminité cachée derrière un pseudo d’apparence neutre m’a beaucoup séduite. J’ai conservé ce pseudo, sous lequel je me suis présentée ensuite pendant bien des années… et sous lequel on m’a même souvent et régulièrement désignée préférentiellement au prénom d’état civil. Ce dernier n’était employé que par l’école et la famille. Mon nom d’usage était celui d’une déesse, et personne ne s’en rendait même compte, il n’y a que moi qui le savait et qui appréciait en silence. À plusieurs reprises lors de mon adolescence et même ensuite, je me suis connectée, sur Internet, sur diverses communautés et salons de discussions. Je pouvais alors y adopter une identité féminine. Je me sentais apaisée, sereine dans mes relations avec les autres. Lorsque ce n’était pas le cas, j’étais frustrée, nerveuse, régulièrement sur la défensive ; malgré-moi, j’étais souvent en conflit avec les gens, ce qui me faisait souffrir.

Le soir, lorsque je fermais les yeux, au moment de me coucher et lorsque la terreur macabre ne s’emparait pas trop de moi, je priais silencieusement, espérant me réveiller le lendemain avec un corps typiquement féminin. J’ai fait des rêves où j’allais à l’école en étant une fille, les cheveux longs, des formes raisonnables, des traits de visage plus fins encore que ceux que j’avais déjà, des vêtements qui mettaient en valeur ma féminité. Dans mes fantasmes comme dans toutes les représentations que je me faisais de moi, j’étais une fille, quelle que soit la personne avec laquelle je m’imaginais. Je me posais beaucoup de questions, je ne comprenais pas. C’était incompréhensible. La première personne avec qui je fus en relation amoureuse, à l’age de dix-sept ans, ignorait tout de mon identité de genre. Alors que nous souhaitions couvrir notre nudité, je lui empruntais ses vêtements, ou du moins essayais-je car ils étaient trop petits pour moi ; nous avons alors chahuté, cela l’a amusée. Derrière les rires, néanmoins, j’étais troublée, perturbée d’avoir voulu faire cela ; cela avait bien plus de significations qu’une bataille de polochons au sein d’un couple. Lorsque je lui ai présenté mes excuses pour mon comportement, elle n’a pas compris. Elle ne pouvait pas comprendre ce que je ressentais, la raison réelle pour laquelle j’étais si confuse. D’ailleurs, dans notre imagination, dans nos univers fantastiques inspirés de jeux vidéos et de mangas, elle était un chevalier, et j’étais une archère. J’y tenais. Sans comprendre pourquoi, ou du moins en ayant honte de l’explication probable.

Dès le début de mes études, j’ai enfin porté les cheveux longs. Mes traits encore androgynes faisaient que j’étais souvent identifiée en public comme étant une jeune femme. J’étais appelée mademoiselle, et cela me procurait un sentiment de bien-être. J’ai même plusieurs fois été courtisée par des hommes, sans parvenir à comprendre parfois s’ils avaient identifié que j’étais jusqu’alors socialisée en tant qu’homme. Parfois, même, ils pensaient clairement que j’avais été assignée en tant que fille à la naissance. J’étais flattée autant que gênée. Un contrôleur ferroviaire a même déjà insisté pour m’appeler mademoiselle, même après que j’exprime de molles protestations. J’ai enfin réussi à socialiser lors de mes études, mais je n’étais pas toujours à l’aise. J’en faisais parfois trop, je me mettais en avant, je me noyais dans l’investissement associatif, le jeu de rôles, le jeu vidéo. J’avais enfin de plus nombreux amis, qui réalisaient bien que j’avais… une différence. Que j’étais singulière. Mais ils ne parvenaient toujours pas à dire laquelle. Ils savaient que j’étais souvent sur la défensive, que j’avais cette tendance à la véhémence sur certains sujets qui semblaient me tenir à cœur sans que l’on ne comprenne pourquoi. Je passais, même à l’age adulte, mon temps à me justifier, affirmant ne pas être un garçon comme les autres, ne pas me conformer à la virilité. J’ai toujours rejeté ce concept, avec force et même parfois avec violence. On m’a plusieurs fois dit que si j’étais gay, il ne fallait pas avoir peur d’en parler, que je ne serais pas rejetée pour cela ; mais non, vraiment pas, je ne me reconnaissais pas là-dedans, et le corps classiquement considéré comme féminin m’inspirait bien trop d’attrait pour cela. Lors d’une hospitalisation en service des Urgences pour un problème bénin, je suis venue à espérer secrètement un problème génital, avec espoir que cela motiverait « un changement de sexe ». Cette pensée était stupide et je me rends compte désormais du danger de tels mauvais prétextes, mais c’était encore une autre façon de me cacher et de ne pas assumer.

Mon mal-être s’accentua lorsqu’au fil des années, ma pilosité fut plus visible, même rasée ; lorsque mes traits se firent moins fins, vers mes vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Il m’est, peu à peu, devenu dérangeant puis insupportable que l’on m’identifie systématiquement comme étant un homme, sans que le moindre doute ne puisse être visiblement permis. J’ai alors essayé d’être un homme, j’ai laissée pousser la pilosité faciale et j’ai tenté de l’assumer, mais ce n’était en réalité qu’un masque de plus.  J’ai confiée ma détresse et mon besoin d’être considérée au féminin à plusieurs personnes, bien ciblées. Je me considérais comme lesbienne et ne le cachais pas tellement à plusieurs de mes proches, mais ces derniers ne comprenaient pas ce que cela voulait réellement dire. C’est ironique car je ne me considère plus comme lesbienne, pour plusieurs autres raisons, mais j’expliquerai cette évolution ultérieurement. Je ressentais un grand apaisement au fait d’être considérée au féminin, toujours. Mais je n’étais pas prête à affronter le monde, à affronter ma famille, j’avais peur de lui faire du mal avec ma différence. J’avais peur d’être une détraquée, qu’il s’agisse d’un désordre d’ordre sexuel ; d’être malade, comparable aux pédophiles ou aux violeurs. Je cachais ces pensées, ces envies, ces frustrations ; ces réconforts et apaisements quand je me sentais enfin considérée de la manière dont je préférais, dont je m’identifiais, car j’avais peur d’être jugée… et je me disais, j’espérais, que ça n’était qu’une phase, qu’il ne m’appartenait que de cesser de penser ces choses-là, que je cherchais quand même la complication et que ça n’était pas normal et même possible de toutes façons de changer de genre. Me documentant, je me consacrais alors à de nombreuses lectures sur les personnes trans et intersexe, grâce à Internet. J’ai acquise une meilleure compréhension du sujet, quoiqu’encore lacunaire à cette époque. Je regardais des vidéos montrant par étapes des transitions hormonales, par photos successives, en diaporama. Je regardais des dessins animés japonais tels que Ranma 1/2 ou Kashimashi, me faisant rêver à la possibilité de changer de corps. Je rêvais à la réalité virtuelle, espérant des progrès qui me permettent d’enfin vivre mais sans avoir à en souffrir des conséquences sociales.

Je me considérais féministe depuis bien une dizaine d’années, me sentant concernée par cette lutte. J’étais indignée par l’inégalité sociale entre les personnes au regard de leur genre et de leurs organes génitaux. Je rejetais parfois même brutalement le fait d’être un homme, je rejetais le fait que d’autres personnes possédant les mêmes organes génitaux que moi puissent s’être comportés de cette manière par le passé et puissent encore le faire ; je ne me sentais pas appartenir au même groupe que ces personnes. Condamnant ces comportements, je ne supportais pas d’être considérée comme appartenant au même groupe, d’être assimilée à eux. Sans comprendre toujours véritablement la raison profonde de ces rejets et convictions, ou plutôt sans vouloir l’assumer, l’accepter. Les valeurs classiquement féminines m’inspiraient, celles classiquement associées à la masculinité m’horrifiaient. Les propos sexistes ont toujours déclenché en moi une vive réaction, souvent même avec bien trop de véhémence et bien assez peu de mesure, sous la perplexité des personnes avec qui je parlais alors. L’apogée fut atteinte lors d’une altercation avec une féministe, dans un bar où je passais du temps avec des amis. J’ai réagi de manière violente, quoique sans blesser personne, et j’en conçois toujours une certaine honte. Cela m’a décidée, il fallait que… je finisse par m’accepter… Cela ne pouvait plus durer.

J’ai alors décidé qu’il me fallait m’accepter, m’assumer. La situation était devenue insupportable. Je suis allée voir une psychiatre, qui a fait preuve d’un franc désintérêt pour ma transidentité. Cela ne la concernait pas, n’était « pas si grave », n’était « pas vraiment un problème » et « pas si rare ». Paradoxalement, cela m’a fait du bien que l’on me dise cela. Elle m’a également rassurée quant au fait qu’effectivement, mon corps ne me définissait pas ; qu’en revanche, il m’appartenait. Je me suis posé des questions, encore plus, je me suis rendue compte que oui, j’avais besoin d’enfin être libre. Ma peur de mourir a alors cessé, et n’est pas encore revenue. Je pense que j’étais, inconsciemment, simplement terrifiée à l’idée de ne jamais pouvoir véritablement vivre ma vie.

Désormais, je suis heureuse comme jamais je ne l’ai été.

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9 commentaires

  1. Ce texte m’a troublée car j’ai déjà ressenti la même chose (la peur de mourir quand j’étais enfant, ou aussi le fait que je m’isolais parfois comme tu le faisais, des autres élèves) et je me suis effectivement rendu compte l’an dernier que je n’avais pas peur de mourir mais peur de ne pas vivre. Et qu’il fallait donc faire quelque chose pour ça. Merci de tes articles qui me font toujours du bien en me permettant de me poser les bonnes questions.

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  2. Très chouette article, j’en ai été très émue à la lecture car cela m’a renvoyé par certains aspects mon propre reflet…

    La peur de la mort tout d’abord : cette terreur sans bord que représentait le caractère du non-être, de la non-conscience d’une des possibilité de que ce qu’était la mort… Je n’avais pas peur de mourir en tant que tel, non. J’avais peur de ce qui arrivait… après. De ne pas le savoir car je n’existerais plus, ni en corps, ni en esprit ou alors être consciente à jamais dans le froid glacial du vide, sans personne autour de moi. Je n’arrivais pas non plus à dormir, j’étais tétanisée, la respiration hachée et le cœur glacé devant ces idées aussi terribles l’une que l’autre. C’était vers l’âge de dix ans. Et encore aujourd’hui, je peux invoquer le spectre glacial de l’horreur qui m’emplissait en pensait à ce à quoi je ferais face un jour, quoi qu’il arrive. J’ai pu me construire un assemblage hétéroclite de réflexions rassurantes, un rempart fait de bric et de broc afin de garder à distance le songe de l’obscurité sans lumière… Ma mère a eu bien du mal à réussir à me faire m’endormir, pendant plusieurs semaines… Je tiens encore la brèche aujourd’hui, du haut de ce rempart étonnant qui demeure pour me protéger de la poigne de la terreur. Fait de croyances, de réflexions philosophiques et d’humour, je tenterais de le faire tenir jusqu’à ma fin… que j’aime à appréhender au sens de l’inconnu : faut l’avouer, cela doit être quand même super bien là-bas pour que personne n’en soit jamais revenu.e. ^_^

    Les jeux vidéo… Nous en avions déjà parlé ensemble mais c’est vrai que ça a été un sanctuaire pour mon esprit de pouvoir me projeter dans un avatar qui me ressemblait telle que j’étais à l’intérieur… m’autorisant à être celle que j’étais, même dans un monde virtuel, un temps, c’est tout. Au-delà, c’était le refuge face au bullying qui était mon fardeau, tout comme toi mais pour des raisons qui ne sont pas exactement les mêmes… Quelles raisons ? Difficile à dire, je n’ai jamais vraiment compris ce qui n’allait pas chez moi d’après elleux. Peut-être que ma tête ne leur revenait pas, qu’ielles sentaient qu’au fond, je n’affichais qu’un masque pour tenter de passer inaperçue… J’étais une gosse tranquille pourtant, j’aimais les bouquins et j’aimais être seule. Sauf que quand on aime lire pour les récréations et que l’on est seule, certain.e.s arrivent bien vite pour vous anéantir tout espoir de paix. J’ai cherché plein de solutions à ce problème et rien n’a fonctionné. J’aurais peut-être réussi à m’en sortir si les piliers qui gardaient mon monde debout ne s’étaient pas effondrés sur ma tête. Les professeurs, des adultes matures et intelligents, des gens bien… J’ai toujours fait confiance à mes professeurs qui m’avaient, pour la plupart, toujours soutenue. Il y avait mes pairs avec qui je ne m’entendais pas et les professeurs qui m’offraient la reconnaissances que me refusaient mes camarades, j’arrivais à tenir avec ça. Jusqu’à ce que je rencontre des professeurs qui n’avaient rien à faire dans une école, qui n’auraient jamais dû exercer le professorat et qui n’auraient jamais dû avoir à faire à des élèves. Je me suis faite anéantir par ma naïveté, écrasée par la confiance que je plaçais dans le corps enseignant, sur la fin j’ai pathétiquement tenté de me relever comme un poisson hors de l’eau qui tenterait de rejoindre, par tous les moyens, l’eau qu’il vient de quitter… Sauf qu’il n’y avait plus d’eau, il n’y en avait eu que dans mon esprit, le fleuve du monde que j’idéalisais venait de s’assécher. On s’en sort comme on peut de ce style de situation, avec les moyens dont on dispose sur le coup. J’ai développé une sévère horreur du milieu scolaire depuis ce temps où beaucoup de choses qui n’auraient jamais dû se produire dans une école digne de ce nom se sont produites.

    Si même celleux en qui j’avais pu placer ma confiance un jour me rejetait pour… ma différence ? Était-ce cela ? Qu’avais-je de différent ? Je ne demandais rien à personne, je voulais juste vivre, c’est tout. Mais il semble que je ne rentrais pas dans le moule, je comprenais pas pourquoi j’aurais dû rentrer dedans, ça n’avait aucun sens et personne ne prenait le temps de m’expliquer ce que je comprendrais plus tard : la sélection naturelle n’a jamais été remplacée par une quelconque aide dans les sociétés humaines… la mort promise aux inadapté.e.s est juste plus longue, plus pitoyable et beaucoup, beaucoup plus douloureuse pour les humains qui ne rentrent pas dans les règles des sociétés. Et plus terrible encore, cette mort par agonie est visible au grand jour pour montrer aux autres ce qui les attends si ielles osent sortir de leurs jolis petits moules qui n’ont jamais été taillés dans la réalité mais dans une idéologie qui n’a aucun sens. La loi primordiale qui a toujours dominé l’univers, domine encore notre société, la violence est simplement différente.

    À travers tout mon vécu, ma transidentité a évolué avec moi, toujours là sans que je puisse, pendant longtemps, mettre un mot dessus. C’était peut-être cela qu’ielles sentaient, ces gens, et qu’ielles ne supportaient pas d’avoir devant elleux, trop dangereux pour leurs moules.
    J’ai réussi à y faire face à 16 ans, j’ai conceptualisé qu’il se passait quelque chose qui n’allait pas avec le fait que j’étais sensée être un garçon… et le terme « transsexuel.le » a enterré tout cela avec tout l’imaginaire terrible qui en découlait. Je ne m’y reconnaissais pas, je ne me reconnaissais pas dans les préjugés que la société m’avait enseignée sur le fait d’être « transsexuel.le », je ne pouvais pas m’imaginer aller, à ce point, enfreindre les règles sociales, je savais que ça me coûterait tellement cher que ce que j’en obtiendrais… je ne savais pas si cela aurait valu le coup. J’ai enterré tout ça et j’ai utilisé le bullying pour m’aveugler et me cacher de ce qui j’étais vraiment.
    Mais, curieusement, cela ne m’a pas empêchée de travailler sur la notion de mon genre. Et c’est là que, pendant un temps, je n’ai pas réussi à relier la transidentité à ce que mon genre était. Et est toujours. Je savais que je n’étais pas un garçon, je ressentais une indifférence triste envers la grande majorité des comportements sociaux masculins que j’étais sensée produire. Je vivais une représentation de moi-même féminine en grande partie mais il restait quelque chose que je ne pouvais pas définir, ça n’avait pas de nom, ça ne rentrait dans aucune foutue case et ça ne pouvait pas fonctionner (d’après ce que j’en savais à l’époque) avec un parcours transidentitaire. Ce que je ne pouvais pas nommer, c’était la part de mon genre qui n’est pas reconnu comme officiel dans notre culture. J’avais ma non-binarité devant les yeux et je n’avais pas les outils conceptuels pour la comprendre et donc je n’arrivais pas à comprendre qui j’étais… Si j’étais une femme, très bien, ça pouvait fonctionner en un sens même si la société avait décidé lorsque je suis née que j’étais un homme sous le prétexte (arbitraire, il faut le dire, quand même…) que j’avais un organe génital qui était sensé aller dans ce sens. Mais si je n’étais pas une femme entièrement, sans être un homme… mais en étant autre chose, alors j’étais quoi ? Pas de concept, pas d’outil et pas de nom à mettre dessus.
    Un déblocage, un tsunami émotionnel sans commune mesure, sans limite : j’ai fini par me rendre compte que, même si je ne pouvais nommer ce que j’étais, j’existais et par là j’étais moi, juste moi et c’était la seule chose que j’avais besoin de comprendre pour avancer au-delà.

    J’ai compris que j’étais une femme trans et non-binaire car c’est le terme qui a été inventé pour conceptualisé cette réalité. Une délivrance, une ouverture et un avenir brillant de vie.
    Je pourrais dire davantage, détailler encore mais au fond je pense que j’en ai raconté ce que je voulais pour l’instant.
    Merci de permettre l’ouverture des vannes par tes témoignages Selene, merci de me permettre de ne pas me sentir seule, merci d’être là, tout simplement. Pour les gen.te.s qui arriveront au bout de cette réflexion, j’espère ne pas vous avoir trop déprimé.e avec cette partie de ma vie. Parce que ce n’était pas très jouasse mais faut bien le dire, je n’ai accepté d’être heureuse que depuis que j’ai compris que les jolies petites cases sociales sous l’oeil strict de l’autorité illégitime qu’est l’État… ne sont en fait que de simples recommandations. Et de ça, je n’en ai aucunement besoin, je choisis ce que je suis.

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  3. Merci sincèrement de confier ce vécu. J’imagine que cela ne doit pas être facile. Alors merci. C’est bouleversant. Je rencontre beaucoup d’enfants précoces. Ce sont des personnes dotées d’une grande sensibilité, nous en avions d’ailleurs parlé. On ressent dans ton texte, chacun de ces bouleversements dans ta vie, c’est écrit avec beaucoup de délicatesse. C’est réellement troublant.
    (Aurélie du clgbt)

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