Comment ça se passe, une transition ?

Il n’y a pas de parfait petit guide de la transition, il n’y en aura d’ailleurs pas, et je ne m’essaierai pas à cet exercice. Tout simplement parce que chaque personne est unique, chaque corps est unique, aussi bien au départ qu’à l’arrivée. Il ne s’agit au final que de faire coïncider l’expression corporelle et la socialisation avec la psyché de la personne et avec ses attentes. En cela, étant donné que le corps de chaque personne est unique et que les besoins le sont aussi, le parcours de transition ne peut pas être généralisé. Une transition, on oublie également que ce n’est pas quelque chose de purement physique. Ce n’est pas une « transformation ». Réduire la transition à une simple prise de médicaments induisant des modifications corporelles serait affreusement réducteur. Il y a également tout l’aspect social, et tout un volet administratif (généralement, cela vient en tout dernier).

Dans tous les cas, on ne peut pas dire que ce soit vraiment facile.

La première difficulté d’un parcours transidentitaire est l’acceptation de soi. Il faut réussir à s’accepter comme étant une personne trans. Parvenir à placer les mots sur ce qu’on ressent, confirmer sa volonté d’entreprendre enfin une transition, se décider à enfin prendre sa vie en mains. Il s’agit de cesser de vivre celle qu’autrui voudrait que l’on vive mais bien la sienne propre. Cela n’a généralement rien d’évident et placer les mots sur les causes de son malaise n’est pas toujours aisé, surtout quand la société renvoie en permanence des images négatives sur le sujet, tout en hasardant des théories contradictoires. Freud, notamment, a fait beaucoup de mal et en fait toujours énormément ; et toute la classification en fantasmes d’ordre sexuel ou autre pathologies psychiatriques n’aide clairement pas au fait de s’accepter un jour comme étant trans. La solution de facilité, c’est la souffrance, le silence, les pleurs solitaires essuyés par la couverture ou l’édredon à minuit, lorsque l’on ne peut plus penser à autre chose qu’à ce qui est enfoui en nous et n’a pas le droit de sortir.

Une fois que c’est à peu près fait, ou du moins quand la décision d’effectuer sa transition est prise, la difficulté supplémentaire réside dans une question : comment s’y prendre ? La seule structure réellement visible dans le contexte hospitalier en France, autoproclamée officielle, est en réalité nocive et ne connaît pas réellement le contexte, ou très mal. L’angle est psychiatrisant, le cadre est sexiste et homophobe. Les femmes doivent porter des jupes et doivent aimer les garçons ; donc si vous ne répondez pas à ces critères, vous êtes illégitimes pour cette organisation. Si vous affirmez en être une tout en étant illégitime pour elle, vous ne serez pas pris en charge ou aurez simplement des soucis (notamment, pertes de temps, examens complémentaires, justifications à donner). L’opération génitale est érigée en but ultime, en tant que fin en soi ; alors que nombre de personnes trans ne souhaitent simplement jamais s’y résoudre. Le seul réel intérêt de ce parcours, riche en compromissions et en humiliations, est le remboursement total de la majorité des interventions par l’assurance maladie. Que je sache, cette structure exige également, parfois, de prendre très tôt l’apparence du genre revendiqué, avant même l’accès au traitement hormonal ; ce qui donne une apparence travestie assez dangereuse pour l’individu, et qui ne devrait relever que du choix de la personne étant donné de la prise de risques. Cela force aussi la transition sociale, qui devrait pourtant se mener de manière plus volontaire afin de pouvoir être détendue.

Il est aussi possible de composer son parcours à la carte, en choisissant les professionnels de santé un par un. En France, les remboursements par la sécurité sociale sont également possibles avec cette solution, mais tous les professionnels ne les acceptent pas forcément. Il s’agit de la classification d’Affection Longue Durée (ALD) de la sécurité sociale ; l’obtenir n’est pas forcément acquis, et le jugement de médecins ne connaissant pas la personne concernée et jugeant de la situation avec toute leur subjectivité (et parfois, leur transphobie) est encore requis afin de valider le statut, et donc les remboursements. Cela implique également d’accepter de se soumettre au jugement de médecins quant à sa transidentité et de pouvoir encaisser des refus, pourtant relatif à un sujet qui prend aux tripes et qui est riche en remises en questions personnelles ; enfin, d’être considéré comme malade à vie par l’assurance maladie, par l’État Français.

En agissant ainsi, la liberté est plus grande, on procède aux étapes que l’on veut, et dans l’ordre désiré. Il faut néanmoins trouver les bons médecins, ceux qui connaissent le sujet et qui ne feront pas perdre un temps précieux, et c’est loin d’être une évidence.

Parfois, les femmes vont préférer commencer par entamer la série d’épilations laser du visage, une dizaine de séances séparées d’un minimum de six semaines chacune étant généralement requises ; cela coûte néanmoins affreusement cher, et n’est pas toujours remboursé même avec l’ALD. Parfois, c’est plutôt le traitement hormonal de substitution (THS) qui va primer, afin de commencer à féminiser le corps et souvent dans un premier temps le visage. Les opérations plus lourdes, telle que l’intervention sur la pomme d’Adam, la rééducation de la voix, la chirurgie (notamment faciale ou génitale), arrivent généralement bien plus tard, en plus d’être entièrement dépendantes du souhait de la personne et de son contexte ; en somme, de ce qu’elle juge pertinent pour elle-même.

Pour les hommes, je dois avouer connaître moins bien (de fait, n’étant pas dans ce cas). Le traitement hormonal existe également (il s’agit de prise de testostérone, souvent en injections mais pas toujours). Les opérations réalisées, encore une fois, dépendent complètement du souhait de la personne et de ses besoins. On peut noter l’hystérectomie (ablation de l’utérus), la mastectomie (aussi appelée mammectomie, il s’agit de l’ablation de la poitrine). Le tout est encore une fois réalisé dans l’ordre souhaité et jugé pertinent par l’individu. La rééducation de la voix existe également. Il me semble, sans avoir de chiffres (il est très difficile d’en obtenir des fiables dans nos contextes), que les chirurgies sont encore moins sollicitées dans ces situations.

Les personnes non-binaires et ne s’identifiant pas comme étant pleinement homme ou femme ont des parcours encore plus atypiques et qui ne peuvent pas être décris de manière générale.

Les effets du THS dépendent de l’individu mais également de l’age de la personne, notamment pour les femmes. Le temps peut être cruel et l’implantation capillaire (la façon dont les cheveux sont organisés sur la tête), la largeur des épaules, les traits du visage (entre autres), peuvent être profondément affectés par la présence de testostérone dans le corps… parfois de manière irréversible. C’est aussi pour cela que la chirurgie est parfois sollicitée. C’est pour ça que certaines femmes trans âgées et ayant entrepris leur transition plus tard que d’autres peuvent avoir recours à une perruque, même si ce n’est toujours pas une obligation, toujours pas systématique. C’est un cliché de plus, car la majorité des femmes trans ne portent pas de perruque et se sont simplement laissé pousser les cheveux.

Tout cet aspect médical et physique est à dissocier de la transition sociale. Elle est aussi complexe qu’on ne peut l’imaginer, si ce n’est plus, et les étapes y sont encore moins lisibles, encore moins clairement identifiables. L’adoption d’une apparence socialement concordante au genre revendiqué en fait probablement partie, afin de faciliter à l’entourage la transition. Le coming-out, acte de révéler sa transidentité à son entourage d’avant-transition, est souvent incontournable, avec tous les dangers qu’il comporte. Beaucoup de familles rejettent l’information, parfois en chassant leur enfant du domicile familial et en le privant de toute ressource (ou en faisant la menace), parfois en niant totalement ce qu’ils viennent d’apprendre. Parfois, il s’agit de marchander avec la personne, d’une manière ou d’une autre ; de tâcher de convaincre qu’il ne s’agit que d’une phase, que c’est une idée reçue, une lubie ; d’insinuer que l’individu appartient bien au genre attribué à la naissance, quitte à essayer de pointer des preuves du doigt, et quitte à en fabriquer. Même lorsque l’entourage est respectueux, il arrive souvent qu’il y ait des erreurs dans la façon de désigner la personne (que ce soit en genre ou en prénom), particulièrement tant que l’apparence n’est selon lui pas en accord avec le genre revendiqué. Ces erreurs ne sont certes pas volontaires dans ce cas, mais elles peuvent être tout de même très blessantes, parfois humiliantes.

La transition sociale comporte un enjeu qui n’est pas celui de la révélation de l’orientation sexuelle ; il s’agit également de demander de la part des personnes qu’elles s’adaptent elles-mêmes au changement que l’on produit sur soi. Il ne s’agit pas seulement de demander à autrui une acceptation de comportements sortant de la norme sociale, il s’agit en plus d’induire une participation dans ce changement. Ainsi, une femme pourra demander à ses amis de cesser de la désigner au masculin et par son nom de naissance, mais bien d’acter le changement de pronoms et de prénom et d’en être des acteurs. Cela n’a rien d’évident, et pour personne. Il s’agit néanmoins de tout remettre en contexte : la personne qui est souvent totalement perdue, qui a besoin d’aide et du soutien de ses pairs, ce n’est pas la personne à qui l’on demande de changer sa façon de désigner une personne qui lui est proche. C’est bien la personne concernée qui a besoin du soutien de ses proches et pour qui la transition sociale est réellement difficile. D’un côté, on parle du changement d’habitude pour désigner quelqu’un d’autre (et d’un petit effort, parfois, à réaliser). De l’autre, il s’agit d’une question non seulement d’aisance sociale mais surtout d’estime de soi et donc de bien-être. Reformulons : la négation, même involontaire, de l’identité pourtant affirmée d’une personne, conduira bien souvent à des épisodes de malaise émotionnel et parfois également à des phases dépressives.

Il n’est pas rare que des personnes trans coupent les ponts avec leur ancien entourage lors de leur transition, que ce soit de gré ou de force. Dans tous les cas, c’est souvent une question de survie. Il peut être également très difficile d’effectuer sa transition sociale dans le cadre professionnel. Là encore, cela dépend des situations, mais il n’est pas rare que des personnes trans se retrouvent en situation précaire afin de pouvoir avoir la liberté d’enfin s’affirmer, de vivre enfin leur vie. Le cliché de la femme trans prostituée vient de là. Ce n’est pas une volonté, c’est souvent une nécessité sociale issue de la précarité que nous impose la société.

La transition sociale est parfois entreprise avant la transition hormonale, surtout pour les hommes ; il arrive d’ailleurs parfois que ces derniers se contentent de l’aspect social . Pour les femmes, ce peut être plus compliqué, même si cela dépend toujours des situations ; les hommes passent alors au pis pour des lesbiennes ou des femmes masculines, ce qui est souvent moins difficile à porter et surtout moins dangereux que l’image populaire du « travelo » que vont risquer les femmes se passant de traitement. Il est assez rare qu’une femme trans adopte les codes d’apparence de son genre d’élection avant son traitement hormonal, car c’est à la fois très périlleux mais aussi une sacrée marche à grimper, pour l’estime de soi et en terme d’acceptation.

Quant à la transition administrative… elle comporte d’autres enjeux, d’autres dangers. Elle n’est pas indépendante des deux autres, en cela qu’elles y sont nécessaires (il faudra souvent en justifier devant un tribunal pour changer la mention du sexe sur la carte d’identité, notamment). Les démarches sont longues, coûteuses, intrusives. Les « changements irréversibles » réclamés par la loi française sont, malheureusement, souvent interprétés par les tribunaux comme étant une exigence de stérilité. Plusieurs organes de l’état (tel que l’agence pour l’emploi ou le centre des impôts) ont pour consigne de s’aligner sur les papiers officiels. D’autres administrations ou entreprises sont plus souples, et parfois cela dépend de la personne sur laquelle on tombe au téléphone. L’enjeu est pourtant de taille, car il s’agit avant tout du respect de notre vie privée, car personne n’a besoin de savoir (ou d’apprendre en contrôlant notre carte de transports) que depuis la naissance nous subissions une socialisation d’un genre n’étant pas le nôtre. Rien n’est par ailleurs prévu pour quiconque refuserait les désignations « Homme » et « Femme ». Le tout est d’une complexité qui mérite un article ultérieur.

En résumé, rien n’est vraiment fait pour nous suivre dans nos parcours, à tous les niveaux. Heureusement, des associations existent pour nous aider, mais ça n’est clairement pas suffisant. Il existe pourtant des pays où la transition administrative est plus aisée depuis peu, notamment au Danemark et en Argentine. Espérons que d’autres pays s’en inspirent bientôt.

 

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4 commentaires

  1. Bonjour, je suis psy et je ressens le besoin de clarifier un point: Ce n’est pas Freud qui a fait autant de dégat (comme pour le cas de l’autisme ou de l’homosexualité par exemple)
    Au contraire, il a fait beaucoup à son époque, si on replace ses propos dans leur contexte. Il a parlé de perversion et c’est un mot avec pleins de conotations négatives et péjoratives maintenant, ce n’étais pas le cas à l’époque. En revanche il a été le premier a clamer qu’il ne fallait pas essayer de signer ou d’aller contre l’identité/sexualité du sujet, que ça faisait plus de dégats qu’autre chose…
    Ceux qui ont fait beaucoup de mal ce sont les autres, les psychanalystes qui ont surinterprétés et fait ce qu’ils voulaient des propos de Freud. Ce sont eux qui parlent de psychose pour la transidentité ou qui continuent de parler de perversion lorsque le terme est devenu paraphilie et exclue l’homosexualité.
    Ceux sont également eux qui cherchent abslument à traiter les autistes alors que Freud a dit dés le début qu’ils n’étaient pas des sujets pour la psychanalyse….
    c’est ces psychanalystes là qui peuplent la psychiatrie française et qui sont sexistes, homophobes, transphobes etc…
    Faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain 😉

    Et je dis ça alors que je suis comportementalistes ^^

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  2. C’est vrai que la littérature et l’imagerie populaire facilite l’image des hommes trans par rapport au femme.
    Le terme de « garçon manqué » est moins péjoratif que « pédale » ou « travelo ».

    On a de nombreux exemples positif dans l’histoire et dans la culture populaire pour des hommes trans (ou presque), en commençant par Jeanne d’Arc, mais même dans les héroïnes de Disney (Mulan..) leurs comportements « masculins » sont critiqués par les méchants des histoires et valorisés par les gentils.

    Alors que l’inverse… A part Charles de Beaumont, je n’en connais aucun (enfin, aucun que l’ont pourrait placer du coté des gentils, ou des héros).

    Par ailleurs, le fait que rien ne vous aide d’un point de vue administratif, dans votre parcours, me choque moins que le fait que beaucoup de choses vous font obstacles.

    J’ai toujours trouvé étrange, dans le pays de la liberté et de l’égalité, d’avoir un tel focus sur le sexe de ses citoyens, quand cela fait autant obstacle à l’égalité homme-femme notamment, mais aussi aux droits des minorités trans.
    Sans doute est-ce parce que nous sommes également dans le pays de la fraternité :p.

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    1. Je ne suis pas sûre que Jeanne d’Arc puisse être considérée comme une personne trans. À ma connaissance elle s’est contentée de réclamer des privilèges n’appartenant pas classiquement à son genre. Cela n’en fait pas une personne trans : elle se désigne au féminin, demeure une femme sans demander le moindre changement de ce statut. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle peut être brandie comme étendard par l’extrême-droite.

      Quant à Mulan, elle agit pour des raisons politiques et familiales, et son excursion dans la virilité demeure un déguisement à ses yeux d’après ce que je comprends de l’histoire. Je doute également que l’on puisse parler de transidentité.

      Quoi qu’il en soit, il est vrai que le fait de franchir les barrières dans ce sens est bien plus valorisé que de l’autre. Cela vient de la hiérarchisation qui existe entre les genres. Le genre masculin est considéré comme supérieur à celui féminin. Aller vers le féminin, c’est s’aliéner.

      Le Chevalier d’Éon est, de mon point de vue, un très bon exemple de personnalité historique dont le genre était fluide, et qui n’a pas été comprise (et ne l’est toujours pas par la plupart de nos contemporains).

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      1. Tout était dans le « ou presque ». Je suis d’accord avec le fait qu’on a pas vraiment « d’hommes trans » dans l’histoire et la fiction présenté de manière positive (enfin, je suis à peu près sûr d’en trouver un, mais c’est très récent et c’est dans un média pas forcément considéré comme « sérieux »), mais ce que j’entendais tenais plus au franchissement des barrières dans un sens ou dans l’autre.

        Enfin, concernant Jeanne d’Arc, nos amis de l’extrême droite devrait réfléchir un peu plus. Elle a été condamnée pour sorcellerie par les anglais, et l’une des charges est son refus de se séparer de ses habits d’hommes (refus qui a probablement un aspect plus pratique qu’autre chose, certainement). C’était une époque où – à priori – la transidentité n’existait pas (pas que personne n’était trans, mais le vocabulaire et le langage pour évoquer et étudier cet état de fait n’existant pas, on ne pourra que difficilement dire qu’à cet époque telle ou telle personne était ou non trans).
        La controverse du Chevalier d’Eon en est un bon exemple.

        Alors, objectivement, il ne serait pas simple de contredire un trublion prétendant que Jeanne était, à la façon de l’époque, trans. :p

        Pour la hiérarchisation des sexes, oui, tu fais bien de le mentionner. Ca me fait penser qu’il est naturelle que dans notre droit, nous ayons besoin d’homme et de femme dans l’état civil, parce que nos codes sont une version révisée de codes datant d’une époque où le statut d’un homme et d’une femme était intrinsèquement différent.

        On s’embête à patcher le système, alors qu’il faudrait simplement oublier cette notion dans nos fiches et administration, ainsi que dans nos lois, histoire de faire disparaître cette vieille relique d’un passé que nous souhaitons révolu.

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