La transition, pourquoi faire ?

On peut se poser la question. Après tout, à quoi bon ? À quoi bon effectuer un travail sur soi, tâcher de s’accepter, remettre en cause tout ce que l’on a appris ? À quoi bon briser les interdits et les tabous, surprendre son entourage, si c’est pour risquer de le perdre ? Pourquoi mettre en danger ses relations sociales, son cercle familial ? Pourquoi renoncer à la sécurité dans la rue, à la sérénité dans la rencontre de nouvelles personnes ? Pourquoi devenir un objet de débats dont la liberté est mise en cause par ceux et celles qui se permettent d’avoir leur mot à dire… sur nos vies ?

Car c’est de cela qu’il s’agit : en sortant « du placard » (c’est de là que vient l’expression « coming-out », si vous la connaissez), en acceptant sa transidentité et en commençant une transition (sociale, hormonale, administrative ; quelle qu’elle soit), on sort de la citoyenneté au sens où elle est entendue de manière habituelle, et on devient un sujet politique qui n’a plus réellement le droit d’être sans que cela soit porté au débat et remis en cause par certaines personnes. On sort de la norme en modifiant son corps qui sort ainsi de ses standards, ou même simplement en acquérant une forme de socialisation à laquelle on n’est pas censé avoir accès. Du point de vue de la plupart des croyances officielles et surtout des dogmes, on devient une abomination : c’est le niveau supérieur de l’hérétique, qui se contente d’avoir les mauvaises idées. Nous accédons au statut de mauvaises personnes, et nos corps sortent de ce qui est acceptable et de ce qui devrait être. Plus généralement (mais pas sans influence des religions et de leur rayonnement culturel), on est ni plus ni moins des monstres dans le regard des gens.

Le cliché de la personne trans, c’est celui de la prostituée du bois de Boulogne (ou autres), de la personne travestie qui n’est pas crédible un seul instant et qui apparaît encore une fois comme monstrueuse aux yeux du peuple. C’est un épouvantail que l’on brandit en mise en garde pour les personnes qui seraient tentées de s’éloigner des normes du genre qui leur a été attribué à la naissance. Et ça fonctionne vraiment très bien : pendant des années durant, nombre d’entre nous demeure bien sagement dans le rang, souffrant en silence afin de ne point s’aliéner, afin de ne pas commettre d’interdit social, d’éviter s’exclure de facto de la société en intégrant une minorité tournée en ridicule par la culture populaire. Les personnes trans dans leur majorité ne révèlent jamais leur transidentité, et finissent par mourir (que ce soit de leur suicide ou non) sans jamais admettre leur différence.

Il est donc très légitime de s’interroger. Est-ce que ça vaut le coup, vraiment, de ne plus faire partie de la norme sociale, de s’éloigner des stéréotypes pour enfin assumer son identité et la façon dont on souhaite s’exprimer ? Est-ce que ça vaut le coup, de modifier son corps de façon irréversible afin de donner à autrui une image plus proche de ce qui est attendu lorsque l’on souhaite un tel retour ? Dans mon cas, est-ce qu’il fallait vraiment que je féminise mon corps avec des hormones afin de pouvoir être une femme aux yeux des autres alors que j’aurais pu me contenter de savoir qui je suis sans en parler, et en niant le regard d’autrui ?

Comme souvent, chaque personne saura trouver ses propres réponses.

Pour ma part, j’ai fini par réaliser que ce rôle masculin (pour autant dénué de virilité) que je m’imposais afin de maintenir les convenances sociales… me rendait, en fin de compte, vraiment malheureuse. Qu’il m’était, en réalité, impossible de continuer dans cette voie, niant perpétuellement ce que j’étais. Me mentir n’avait finalement pour effet que de me rendre éternellement insatisfaite et malheureuse, alors que j’avais matériellement et socialement tout ce qu’il semblait que je doive avoir pour connaître le bonheur. Un travail bien payé, des amis, une famille aimante et m’ayant toujours soutenue dans mes choix… la peur de perdre tout cela contribuait néanmoins à me retenir de faire le pas. J’ai fini par réaliser que quel que soit mon déguisement au quotidien, quel que soit le rôle que je jouais, j’étais déjà différente. Mon décalage par rapport aux autres ne cessait finalement de se confirmer. Ma frustration était vaine : je me niais, je m’empêchais d’être ce que j’étais réellement, mais en le faisant je ne m’excluais pas moins. Car ma différence, je la portais en moi, et je ne parvenais pas suffisamment bien à jouer la comédie pour rentrer dans le rang.

J’ai compris que je n’avais aucune tare psychologique et que mon identité de genre n’était pas une passade ou un fantasme ; quoi qu’il en soit, que je n’avais pas à avoir honte pour quelque raison que ce soit. Ce fut difficile et cela m’a pris bien des années. C’est en réfléchissant au passé, en faisant des rétrospectives, que je me suis rendue compte qu’en effet, je n’ai jamais été un garçon. Qu’en effet, toujours, j’avais eu cela en moi. Que je n’ai pas de souvenirs qui n’incluent cela d’une manière ou d’une autre. Cela m’a aidée à l’admettre, cela m’a aidée à comprendre que cela n’avait rien d’une phase, d’une lubie. Le besoin d’être enfin considérée telle que je suis est devenu peu à peu irrépressible, à mesure que je m’acceptais, que je constatais autour de moi qu’une autre vie était possible, que d’autres avaient franchi le pas, que je n’étais pas obligée de me cacher toute ma vie. J’ai également ressentie la peur de m’y prendre trop tard, d’attendre trop longtemps et de constater finalement que la testostérone aurait sur moi fait bien trop de dégâts. Les moments où je pouvais être moi-même devant d’autres personnes et sans ressentir le moindre jugement de leur part devenaient des bulles de bien-être, m’ôtant un poids que je portais tout au long de ma vie sans même m’en rendre finalement compte. C’est comme un bruit persistant auquel on finit par s’habituer au fil des ans, et qui cesse brusquement. On remarque soudainement qu’il était là, et même qu’il nous dérangeait vraiment, mais que le temps a fini par nous en habituer jusqu’à nous empêcher d’y penser. Le dérangement, dans mon cas, allait jusqu’à m’en rendre malheureuse, car j’étais réduite au silence, je me cachais, je n’exprimais pas réellement ce que j’étais. Mon miroir me renvoyait une image que je ne considérais simplement pas comme la mienne, qui ne m’apportait aucune satisfaction ni reconnaissance. Je n’existais pas vraiment.

J’ai passé plusieurs mois à fréquenter une association, à m’y présenter sous mon prénom et genre revendiqués, habillée telle que je le souhaitais, maquillée, coiffée ; mais sans pour autant avoir débuté de traitement hormonal d’aucune sorte. Au début, je venais habillée en garçon, et je me changeais dans un petit local sur place. Puis, au fil des semaines, j’ai osé, j’ai fini par me changer chez moi en sortant du travail, à sortir occasionnellement ainsi, mais toujours pour voir spécifiquement des gens, pour aller à un endroit précis, car c’était risqué, car je me sentais en insécurité. Au bout d’un temps, l’insécurité n’était plus tenable, j’avais besoin de liberté. J’avais besoin de la liberté d’être moi, de ne plus être considérée comme un homme travesti, de pouvoir me regarder et m’apprécier dans le miroir, de cesser d’avoir peur et de me déprécier. Parfois, je me disais, « c’est encore une idée que je me fais ». « Je m’ennuie, de toute évidence, cela m’aide à combattre l’ennui que d’expérimenter mon genre, et du coup je vais mieux, c’est tout. » Drôle de définition de l’ennui alors que j’avais déjà un nombre incalculable de projets en tête et un nombre encore plus grand de jeux vidéo qui attendent et que je n’ai pas encore touché (et alors que c’est une de mes passions), drôle de façon de s’ennuyer alors qu’on a déjà une montagne de choses à faire. Mais non, je « m’ennuyais ». Et alors que j’essayais de mettre le sujet de ma transidentité de côté, de me consacrer à mes projets, je constatais que mon moral descendait en chute libre. À la nuit venue, systématiquement, j’étais en larmes.

La transition sociale s’est imposée pour toutes ces raisons. Suivie, de très près, par le traitement hormonal. Parce que je ne pouvais pas endosser trop longtemps l’image d’un homme travesti, c’était au-dessus de mes forces. Il me fallait sortir de cette zone afin de réellement trouver la sérénité. Et désormais… la sérénité, je l’ai plutôt trouvée. Tout n’est pas parfait, mais c’est en bonne voie.

Bien sûr, il y a des points négatifs. Je suis au chômage, et j’ai un peu peur de la précarité, mais pour le moment je touche encore des allocations, donc ça va. Et puis, avec mes diplômes, je pense qu’à l’avenir je pourrai trouver un emploi, du moins j’espère ; mais pour le moment, j’ai l’impression qu’il n’est pas encore temps, quatre mois de traitement hormonal ne suffisent pas, je suis encore « détectable » en tant que personne trans et l’on risquerait de me discriminer pour cette raison. Parfois, on me regarde encore un petit peu de travers dans la rue, mais globalement, là aussi, ça va. Mais j’ai beaucoup de chance là-dessus, j’en suis consciente.

Y’a aussi des points positifs. Déjà, je vis désormais mon identité au grand jour, je n’ai plus l’impression de me cacher. Tout mon entourage est désormais au courant et me désigne au féminin, y compris dans mon activité sportive (de l’escrime artistique) où j’ai été totalement acceptée ; mes propres parents ont acceptée ma transition et me soutiennent même activement, et en cela, encore une fois, j’ai une chance inouïe (et bien trop rare). Il y a désormais de nombreuses personnes, que je ne connaissais pas avant d’avoir débutée la transition, et pour qui me considérer comme un homme serait farfelu. Ma colocataire en est un exemple. Mon copain également. Je ne savais pas que j’aurais un jour un petit ami, je me pensais lesbienne, mais à la réflexion, les étiquettes en terme de sexualité n’ont plus vraiment beaucoup de sens quand j’essaie de me les appliquer. Je n’ai pas de mal à imaginer que d’autres s’identifient à ces libellés, mais quand il s’agit de moi, ils perdent en sens. Est-ce qu’en tant qu’autoproclamée lesbienne, je devrais me fermer à toutes les possibilités, simplement parce que je m’identifiais à cette sexualité ? J’ai cessé de voir les personnes en terme de genre et j’ai oubliée la question génitale, que je trouve superflue et clairement séparée de la réalité des individus. Les charmes classiquement considérés comme féminins, j’y suis toujours sensible, mais j’ai réalisé qu’ils n’étaient pas les seuls à pouvoir m’affecter ; et que si en général, les hommes n’avaient pas forcément ma préférence, il y en avait un, au moins, qui avait su éveiller mon cœur et qui le fait désormais battre.

Je suis détendue, heureuse. Bien sûr, ma vie est beaucoup plus dangereuse qu’avant. Je pense même que je ne pourrai pas aller voter, vu qu’on risque de dire mon nom d’état civil à voix haute et de m’appeler monsieur alors que ça ne peut plus cadrer avec mon apparence, que ça attirerait donc forcément les regards des gens et que je serais ainsi en inconfort dans mon voisinage. Je tâche de ne pas m’y arrêter, je tâche de ne pas penser au négatif. Je m’occupe de moi, je prends soin de moi, je pense à mon copain, je tâche de prendre appui sur mon propre bonheur pour pouvoir aider les autres, qui seraient dans le même cas que moi ; en écrivant ce journal d’une part, en m’impliquant dans l’associatif d’autre part. Je peux m’épanouir, être reconnue enfin pour ce que je suis ; on m’appelle madame dans les magasins, sans me regarder de travers, parfois même sans hésiter. Je peux m’exprimer, être naturelle. Je fais d’ailleurs, enfin, plus attention à ma propre santé. Je suis en meilleure harmonie avec mon propre corps, je porte une plus grande attention à ce que je ressens, à mes besoins. D’ailleurs, j’ai plutôt intérêt, vu que la plupart des médecins ne sont pas vraiment formés à l’éventualité d’une personne comme moi, et vont avoir tendance à tout inculper au traitement hormonal, j’en suis consciente. Bon, j’ai pris un peu de poids, sans doute à cause des hormones et de cette sensation de faim que j’ai l’impression qu’elles me procurent, mais je fais attention, j’arrive même un peu à perdre. En parlant de perdre : j’ai perdu des amis. J’en ai gagné d’autres. Je me suis éloignée de certaines personnes, mais j’ai eu la chance de pouvoir me rapprocher d’autres. J’ai parfois un petit pincement au cœur quand je pense à certaines personnes qui se sont révélées transphobes, et qui m’ont tourné le dos. Heureusement qu’elles n’avaient pas de poids dans ma vie, dans mon quotidien.

Je ne regrette rien, bien au contraire ; ou du moins, parfois, il m’arrive de me dire que j’ai perdu bien du temps par le passé… mais peut-être aussi n’étais-je simplement pas prête. Peut-être cela avait-il besoin de temps pour s’affirmer face à la société dans laquelle nous vivons. Dans un autre monde, j’aurais pu être moi-même depuis toute petite, mais on vit dans celui-là, on s’adapte. Et puis, je l’ai déjà, dit, mais j’ai de la chance. Une chance énorme. Je suis blanche, de milieu aisé, j’ai de l’éducation, des diplômes. Je présente bien, ma transition se passe bien, je sors rapidement de l’ambiguïté, je ne perturbe pas trop les gens dans leurs conceptions des choses à cause de mon apparence. Cela m’aide beaucoup à bien vivre leur quotidien. J’en connais, des tas, des personnes comme moi, mais qui n’ont pas eu la même chance. Des personnes qui sont méprisées par leur entourage et qui sont obligées de s’en éloigner, de leur propres parents parfois. Des personnes qui sont menacées de mort par celles qui leur ont donné naissance, des personnes qui ont été contraintes à la prostitution, qui sont actuellement dans la précarité. Des personnes qui ont eu l’obligation de consulter des psychiatres alors qu’elles n’en avaient ni le réel besoin ni l’envie, qui ont perdu un temps fou à cause des structures autoproclamées officielles. Des personnes qui sont tous les jours remise en cause dans leur identité en public car désignées de manière inconfortable pour elles, sans égard pour leur identité ou leur apparence. Des personnes dont l’identité est niée par les proches, qui négocient, essaient de convaincre que ce n’est qu’une lubie, qu’une phase, que la personne se trompe.

J’en connais des tas. J’ai de la chance.

Mon témoignage est positif. Il montre que c’est possible. Il montre que oui, une personne trans peut connaître le bonheur. N’en déplaise, nous le pouvons, et cela ne dépend pas que de nous.
Cela dépend des proches et de leur soutien, de la famille et des amis, du cadre social dans son ensemble. Cela dépend aussi de vous, qui lisez. Si vous connaissez une personne trans dans votre entourage, ou quand vous croiserez une personne trans dans la rue… c’est votre responsabilité qui entre en jeu.

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8 commentaires

  1. Je viens de découvrir ton blog par l’entremise d’un partage sur Facebook. Je t’encourage à continuer d’écrire sur le sujet. Je suis aussi une personne trans, je viens de recevoir mon diagnostique de ma psychologue. Ce que je viens de lire me donne des ailes car je suis a ce stade, j’aima prescription d’hormones depuis une semaine mais j’ai pas le courage de les commencer. Je vais partager ta page et faire parler de ton blogue aussi. Bonne continuation.

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour , oui je me suis permis de vous lire, et je retiens dans votre recit, vous êtes diplômé, aisé, vous même vous dites que vous avez de la chance mais les personnes qui sont à inverse de vous voilà tout ce complique…

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  3. Yes !! Merci de ce texte….. un texte que j’aurai été en mesure d’écrire tant il est le miroir de ma propre existence a la différence prêt, que je me suis mariée trois fois et divorcée trois fois, qu’il en résulte deux enfants, mes filles ……… tout cela juste pour rester dans le moule, pour être dans le rang !! C’est con !! NON ?

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  4. Bonjour !

    Quel témoignage poignant ! Je ne peux que vous féliciter de l’avoir rendu public, d’autant plus qu’il est positif. Bien sûr, souvent les choses tournent beaucoup moins bien, mais c’est vraiment important de montrer qu’une transition peut bien se passer.
    J’y ai pensé en lisant le post, pourquoi ne pas voter par procuration si le face à face avec l’administration électorale est encore trop pesant ? Ce serait dommage de vous priver de votre droit, en plus de toutes les difficultés que vous risquez de rencontrer dans le futur. Dans tous les cas, un grand bravo !

    Noé

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  5. « J’ai cessé de voir les personnes en terme de genre et j’ai oublié la question génitale, que je trouve superflue et clairement séparée de la réalité des individus. »

    J’ai beaucoup aimé cette phrase que tu as écrite. Sans basculer dans l’appropriation égocentrique, j’ai pris l’habitude de dire que la personne que je suis n’a rien à voir avec mon genre biologique, et d’agir tant de façon ‘féminine’ que ‘masculine’ sans porter aucun intérêt à l’opinion des autres. Je n’ai jamais vécu en accordant la moindre importance à la binarité du genre, considérant et respectant chaque personne pour le tout qu’elle représente et pas seulement sa désignation sexuelle. Je n’avais jamais pris le temps d’approfondir le sujet malgré mon ressenti, et ton témoignage m’a invitée à réfléchir sur cette question d’identité si délicate et pourtant si déterminante, plus que je ne l’imaginais. Je ne peux que te remercier de m’inviter à penser de la sorte, et te souhaiter bon courage pour la suite.

    Aimé par 1 personne

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