Le suivi psy, pourquoi pas ?

C’est une question qu’on vient souvent me poser. En effet, pourquoi vouloir à tout prix que les personnes trans ne soient pas obligées de consulter un psychiatre lors de leur parcours ? Pourquoi est-ce si scandaleux qu’il puisse être obligatoire (selon les médecins, juges, etc..) de justifier d’une attestation psychiatrique pour obtenir une première ordonnance hormonale, une prise en charge par l’assurance maladie, un changement d’état civil ? Après tout, la transition est une période très riche, où le soutien psychologique d’une personne neutre ne semblerait pas être superflu. L’argument semble fort, et je le rencontre régulièrement. Le corps comme la socialisation de la personne changent, et s’y ajoutent de nombreuses discriminations vécues, parfois de manière très violente : le suivi d’une personne semble tout à fait indiqué pour vérifier qu’elle demeure en bonne santé, et le mental en fait partie. On ajoute souvent qu’il est judicieux de vérifier que la personne est justement tout à fait saine d’esprit, et que le désir de sa transition n’est pas issu d’une véritable pathologie mentale.

 

J’aimerais vraiment que cet article puisse s’arrêter ici, que le problème soit réglé, qu’on puisse passer à autre chose. Mais de nombreux arguments viennent s’opposer à cette justification, en réalité problématique, de la psychiatrisation du parcours trans.

 

Le premier argument contre est assez simple. Il n’existe aucune obligation de suivi psychiatrique dans d’autres situations de vie qui peuvent être compliquées. Aucun certificat psychiatrique n’est nécessaire pour l’adolescence, pour la première relation amoureuse, pour la première rupture, pour le permis de conduire, pour le mariage, pour le divorce, pour la garde alternée d’enfants, pour le fait de faire un enfant, pour le licenciement… Toutes les périodes de la vie qui peuvent être riches en émotion et dont on pourrait justifier (à tort ou à raison) du contrôle de la bonne santé mentale de l’individu. L’individu est forcément laissé libre de consulter ou non chez un médecin psychiatre. Alors pourquoi s’assurer avec tant de rigueur du suivi psychiatrique d’une transition, quand on ne fait pas de même avec les autres périodes compliquées que peut rencontrer un individu dans sa vie ? Il s’agit pour ce point d’une question de liberté individuelle.

Ensuite, le propos instituant qu’il s’agit de vérifier que la personne est en bonne santé est en fait totalement faux, quand il n’est pas de mauvaise foi. La réalité, c’est qu’il s’agit bien de confirmer un diagnostic de transsexualisme. Oui, la prétendue maladie mentale. C’est ce qui est demandé. De fait, ces certificats psychiatriques visent à une chose, une seule : trouver une justification à ce que l’individu sorte des cases forgées pour la société. Or, la transidentité a bien été supprimée de la liste des maladies mentales de l’assurance maladie en 2010 en France. Question de bonne foi, donc.

En outre, dans l’état actuel de la profession, obliger les personnes trans à aller voir des psychiatres… c’est les mettre en danger. Aller voir un psychiatre au hasard dans l’annuaire, aujourd’hui en France pour une personne trans, c’est jouer à la roulette russe : quelques-uns seront heureusement bien renseignés et d’un bon contact pour les personnes trans ; plus souvent, ils ne seront que peu renseignés et pourront s’avouer dépassés par les événements ; dans le pire des cas, ils souscriront sans rougir au diagnostic faisant de la transidentité une maladie mentale. Cette dernière conception peut bien être destructrice pour la personne, surtout de la part d’un professionnel de santé en lequel on aurait tendance à accorder sa confiance. Ne pas s’y prendre au hasard dans sa recherche d’un psychiatre peut être encore pire : les spécialistes autoproclamés du « transsexualisme » en France sont affiliés à la SoFECT, dont j’ai déjà parlé précédemment. Je souhaite de tout mon cœur à toutes les personnes trans ou en questionnement qui me liront de ne jamais tomber entre leurs griffes, ou alors en toute connaissance de cause et en ayant un soutien impeccable de la part de leurs proches. Il s’agit ici d’une question de santé publique, d’autant que la plupart des psychiatres ne faisant pas partie des mieux renseignés exigent eux-mêmes un certain nombre de consultations afin de pouvoir délivrer une attestation, ce qui ajoute à l’attente et donc aux risques quant à la santé de l’individu.

De plus, l’exigence d’une attestation psychiatrique est dans tous les cas tout à fait déplacée et même dangereuse pour la personne. Dans le cas où elle est exigée lorsque cette dernière souhaite commencer son traitement, au moment de recevoir sa première ordonnance, il s’agit d’un problème de santé publique car cela peut inciter au marché noir (et sur Internet, on trouve de tout, même des contrefaçons) et à l’absence total de suivi médical, y compris endocrinien. Dans le cas où c’est l’assurance maladie qui exige l’attestation pour prendre en charge les frais médicaux, le traitement est potentiellement déjà commencé et la personne n’a pas besoin de ses remboursements pour prendre son traitement, qui devient alors vital : le problème devient un problème de précarité et d’appauvrissement d’une population déjà discriminée par ailleurs. Enfin, dans le cas où il s’agit du changement d’état civil, les modifications physiques comme sociales sont bien souvent attestées, généralement depuis longtemps, et la personne n’est dans de nombreux cas connue de son entourage plus que par son identité d’usage : refuser que cette dernière soit entérinée par la loi est un manquement à sa vie privée et à sa sécurité, aussi bien physique, qu’émotionnelle ; de même qu’en termes d’accès à l’emploi, aux transports, à l’éducation et aux soins.

Enfin, le fait que l’attestation justifie d’une maladie mentale (même si elle est imaginaire) et soit délivrée par un médecin psychiatre mène à un préjugé erroné de la part du grand public, et renforce la méconnaissance du sujet. Cela nuit à la crédibilité des personnes trans dans un environnement professionnel, ce qui rend plus compliquée encore la recherche d’un emploi dans le cas où le changement d’état civil n’est pas encore fait (et donc où la transidentité est manifeste, d’où le problème de vie privée dénoncé plus haut). Cela complique énormément l’acceptation de soi pour les personnes concernées, de même que la révélation de leur transidentité auprès de leurs proches, ce qui contribue aux problèmes de suicide (notamment lors de l’adolescence, mais pas uniquement) et d’isolement social ; s’ajoutant donc à cela, encore une fois, la précarité.

 

J’ai l’impression qu’il faudrait renverser le paradigme. Il est vrai que les personnes trans pourraient avoir, selon les personnes, un fort besoin de suivi psychologique, du fait de tous les changements qui peuvent survenir plus ou moins brutalement dans leur vie. Pourquoi ne pas inciter au lieu d’obliger ? Pourquoi ne pas donner des facilités pour consulter un médecin ou tout simplement une personne neutre et à l’écoute d’autrui lors de situations de vie qui peuvent être compliquées, quelles qu’elles soient ? Tout en communiquant mieux sur ces facilités (dont certaines doivent déjà exister par ailleurs), et en formant convenablement les acteurs et les actrices de cette prise en charge…
C’est là, en fin de compte, que mène l’argument cité au début de cet article : en effet, le suivi psy, pourquoi pas ? C’est son obligation, plus que tout, qui est néfaste.
J’aime espérer que prochainement, on pourra prendre conscience des enjeux de cette psychiatrisation forcée. Tout le monde y gagnera, à mon humble avis, en liberté, en santé, en bien-être.

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5 commentaires

  1. Enfin un blog qui fait du bien. A faire lire à tous ceux qui pensent que les T sont toutes des prostituées brésiliennes illettrées. Sur le sujet , nous avons été suivies en couple, étant mariées depuis 30 ans, par un Psy que nous avons choisi. Dans notre cas la transition s’est faite à deux (d’une relation hétéro on passe à une relation homo du moins aux yeux des autres) et plus avec les enfants, alors un Psy peut être un vrai soutien. Je pense qu’il peut être aussi nécessaire dans le cas d’un passing pas toujours évident, une transition à 55 ans qu’elle idée :-).Tout cela pour dire qu’il peut alerter pour certaines étapes de nos évolutions mais quant à notre identité … on la connait depuis longtemps. Pour terminer, ce médecin m’avait précédemment suivie pour un burn out, et je savais ses compétences.

    Pour ce qui est de la folie, Samuel Beckett disait tous les hommes naissent fous hélas peu le demeurent…

    Aimé par 1 personne

  2. Complètement d’accord,

    Et, à moins que j’ai raté ça dans ton article, il faudrait préciser qu’un soutien psy-* peut être aussi biaisé par le professionnel lui-même.

    J’ai entendu deux FtMs, se faisant suivre par des psy-* pour des raisons personnelles (ils n’avaient mentionné leur transidentité que lors du paiement où la carte vitale ne portait pas le bon chiffre ni le bon prénom) qui nous avait témoigné que leurs psys (de différentes villes) leur avaient dit que s’ils étaient comme ci, c’est à cause de leur «  » » »transsexualisme » » » »
    Si l’un a eu un accident de voiture, c’est à cause ça, si l’autre a des problèmes financiers, aussi (alors que pour le coup, non)

    Donc, même si l’attestation psy ne devenait plus obligatoire (ce qui serait géant, hein), il faudrait encore se méfier de quelques couillons.

    Et je sais pas si tu le sais (ou alors j’ai mal lu ton article #ShameOnMe °^°) mais aucune loi ne dit qu’il est obligatoire pour une personne trans d’avoir une attestation psychiatrique pour débuter les hormones.

    Pour l’opération du torse chez les FtMs il en faut une.
    Pour la SRS chez les deux transitions, il en faut deux (me semble-t-il)

    Mais pour les hormones, rien n’est dit dans la loi, ce sont les endocrinologues qui veulent se protéger, car s’il y a retournement (transition pour de mauvaises raisons, ou autre) si la personnes porte plainte, c’est l’endocrinologue qui prend.
    «  »L’astuce » » serait donc de leur proposer de signer une décharge.
    Mais combien encore accepteront ?
    Car le nombre de personnes qui font « marche arrière » sont très peu nombreuses, et aussi, ces personnes peuvent s’en rendre compte bien avant que les effets soient irréversibles.

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    1. « Et je sais pas si tu le sais (ou alors j’ai mal lu ton article #ShameOnMe °^°) mais aucune loi ne dit qu’il est obligatoire pour une personne trans d’avoir une attestation psychiatrique pour débuter les hormones. »
      Je suis hormonée et j’ai pas d’attestation psy. Et je ne dis nulle part dans l’article que la moindre loi oblige à une attestation à quelque moment que ce soit. En fait, c’est même le contraire, la loi ne précise jamais cela.

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  3. P’tet que j’vais dire une connerie (surement même, je lis sur le sujet depuis peu, j’avais aucune idée de tout ça il y a encore 3 semaines) mais …
    Je vais voir un psy pour bien moins difficile que « mon corps ne correspond pas à mon identité depuis x années » ; enfin c’est pas facile à vivre quand même.
    Du coup le passage par la case psy ne me parait pas du tout superflue.

    Un peu comme lors du processus pour avorter, t’as droit à 2 entretiens psy obligatoire, ça veut pas dire que t’es malade, juste que tu fais un truc difficile et qu’on t’apporte de l’aide …

    Enfin je suis surement très naive, mais j’voudrais bien que tu me dises ce que tu en penses.

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    1. Mais ça n’est pas ce qui est fait actuellement : la psychiatrisation n’est pas un suivi devant des événements difficiles à vivre, mais bien une exigence de diagnostic de transsexualisme.

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