Transidentité : nature ou culture ?

Le sujet revient souvent : le débat autour de la transidentité serait une question de nature contre culture. En disant cela, on sous-entend d’ailleurs souvent qu’il s’agirait d’une construction tout à fait culturelle, là où la Nature souhaiterait qu’il y ait d’abord des hommes et des femmes dès la naissance, de manière bien marquée et tout à fait indiscutable. Je mets d’ailleurs une majuscule à la première lettre, car l’on aurait parfois l’impression qu’on parle là d’une entité tout à fait consciente, d’un naturel touchant au divin ; d’une personnification des processus physiques, leur prêtant une intention et un but.

Ce débat se produit également autour de l’homosexualité et de toutes les ruptures aux normes sociales conventionnelles au niveau de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre : ce qui est considéré comme « naturel », « normal », c’est ce qui est culturellement normé : le reste, ce sont de ce point de vue des déviances culturelles, que l’on peut accepter ou combattre mais qui n’existeraient que grâce ou à cause de notre société de plus en plus permissive (ou laxiste) quant à ses mœurs. Certaines personnes vont même plus loin dans la binarité en considérant qu’hommes et femmes doivent en sus hériter de rôles fortement marqués : par exemple, les hommes à l’extérieur et au travail, les femmes à la maison avec les enfants (ou contraintes à une tâche bureautique subalterne).

 

Pourtant, il n’est rien de tout cela. Si la nature est un état de ce qui existe sans l’intervention d’une culture (qui serait humaine, par définition ?), si la nature est le propre de ce qui est, alors on peut clairement l’établir comme n’étant pas dans la contrainte et dans la classification verrouillée du vivant ; si l’on peut justement observer une caractéristique essentielle de ce qu’est la nature, c’est de ne pas s’encombrer d’étiquettes et de considérations philosophiques ou même utilitaristes : est ce qui est, survit ce qui le peut et se multiplie ce qui a les caractéristiques qui le permet.

Ainsi, par exemple, si l’hétérosexualité des personnes cisgenres s’est érigée en norme sociale, c’est bien parce qu’elle permet reproduction : de fait, les personnes fertiles dotées d’un utérus et celles possédant une prostate vont pouvoir s’accoupler entre elles, ce qui n’est pas le cas d’autres formes de couple ; si bien que le modèle a tendance à se banaliser et à s’imposer. Les personnes actuellement vivantes ne sont nées que parce qu’il y a effectivement eu une fécondation d’un ovule par un spermatozoïde, ce qui a eu tendance à avoir des implications sur la société.

En réalité, le fait que ce schéma permette la reproduction n’est en rien une preuve qu’il serait sacré, ou même un indice quant à un comportement naturel de l’humain. Il s’agit d’un processus biologique n’ayant ni intention ni conscience, qui n’a que le mérite d’exister afin que nous existions nous-mêmes. Il n’y a néanmoins aucune preuve quelconque que nos vies aient été prévues à l’avance et rendues nécessaires par quelque entité consciente que ce soit. En d’autres termes, nos ancêtres ne se sont pas reproduits afin que nous existions un jour, mais c’est parce qu’ils se sont reproduits que nous existons effectivement.

La théorie de l’évolution de Darwin est d’ailleurs basée sur ce principe : les caractères de demain seront ceux qui ont aujourd’hui favorisé la reproduction ; pour autant, il peut apparaître d’autres caractères (en génétique, par le biais de mutations, mais ça n’est pas le seul mécanisme qui peut exister). Les espèces ne font pas en sorte d’évoluer pour se reproduire et survivre plus longtemps, c’est le contraire : en survivant plus longtemps et en se reproduisant plus, elles transmettent ce qui les fait survivre plus longtemps et se reproduire plus. Les populations stériles d’un point de vue reproducteur existent, ont existé et existeront toujours, elles ne peuvent simplement pas transmettre leurs caractéristiques.

 

J’en viens à ce qui m’intéresse dans ce raisonnement, c’est à dire notre présente culture ou du moins celle dans laquelle j’ai grandi, c’est à dire la culture occidentale, en France, à la fin du XXe siècle et au début du XXIe. Notre culture érige effectivement en modèle l’hétérosexualité, et il n’y a qu’à ouvrir un livre au hasard, lancer un film ou même regarder une publicité à la télévision pour encore s’en convaincre. Il ne s’agit néanmoins que d’une vision réductrice du modèle, qui me semble en réalité être le Patriarcat en personnification (d’où la majuscule) de la binarité de genre : il n’y aurait alors que des hommes et des femmes, les premiers naissants avec un pénis et ayant en ce sceptre l’autorité naturelle pour diriger les secondes, les femmes, qui en seraient dépourvues. Les pénis seraient alors conçus dans le but avoué de féconder les femelles (qui n’attendraient alors que cela) pour engendrer une nouvelle génération qui n’aurait-elle même comme unique dessein de reproduire (!) encore et toujours le même schéma.

Une question vient alors : pourquoi ? Pourquoi, si la nature est effectivement plus diversifiée que l’on voudrait le croire et l’entendre, s’il n’y a pas d’intention dans le réel et si ce qui est n’est en réalité que le résultat de ce qui a été, alors pourquoi notre culture érigerait-elle en modèle une vision aussi réductrice et trompeuse du monde qui nous entoure et dans lequel nous évoluons ? Pourquoi ainsi se tromper sur l’humain et sur la richesse des possibles, à laquelle nous sommes pourtant régulièrement confrontés lors de chaque nouvelle découverte scientifique ?

J’ai l’impression que l’explication rejoint celle évoquée en premier lieu : si la reproduction n’est pas un but en soi mais au contraire une cause de ce qui existe présentement, il semblerait que si notre culture est actuellement dominante (après les dégâts qu’elle a pu faire subir à d’autres cultures au passage pour parvenir à ses fins), c’est avant toute chose parce qu’elle est productive. Ce ne serait donc pas parce que la civilisation occidentale a conquis le monde qu’elle est devenue économiquement efficace ; sa conquête serait au contraire une conséquence d’une grande productivité, d’une forte croissance poussant à l’expansion (notamment territoriale) et donc à la guerre. De fait, le Patriarcat ne serait pas nature : il serait culture, d’une culture humaine qui s’est imposée comme étant le standard parce qu’elle serait le modèle le plus productif à grande échelle.

 

Je ne suis pas là pour débattre du bien-fondé de ce qui fut (cela ne servirait pas à grand-chose de toute façon, il s’agit du passé, par définition immuable et impossible à altérer), aussi ne porterai-je pas de jugement quant à la nécessité d’avoir maintenu un tel système (quoi qu’il existe des crimes contre l’Humanité contre lesquels l’on ne pourrait que s’insurger, même a posteriori, et je pense plus précisément à l’esclavage et à la colonisation) ; ne constaterai-je qu’aujourd’hui, plus rien ne le justifie. À l’heure où l’humanité se préoccupe de plus en plus (et à raison) du partage, de la gestion et de l’usage des ressources naturelles et énergétiques à la surface de la Terre, à l’heure où nous affrontons de nouveaux défis en termes de surpopulation mais aussi de pollution des écosystèmes,  la question n’est pas de produire en quantité mais bien de mieux produire ; elle n’est plus de se multiplier et de proliférer sur toute la surface de la Terre (comme le commande un livre bien connu lors de son premier chapitre), car c’est une entreprise désormais arrivée à son terme. Il s’agit en fait, désormais, de produire mieux et de le faire avec raison, en convenant que nos ressources ne sont pas infinies, que notre environnement doit être pensé pour durer, et qu’il serait peut-être temps de profiter de nos avancées technologiques que nous ont conféré les siècles afin de permettre à tous d’être plus libre, y compris de son corps, dans son lit, dans ses amours et dans sa tête.

 

Mais je m’égare et je sors du sujet : la question étant de savoir distinguer ce qui est nature de ce qui est culture, à la base autour de la transidentité. Or, si le Patriarcat est culture en tant que séparation des individus en deux catégories hermétiques, la transidentité n’en devient en contradiction qu’un concept fondamentalement culturel également. En effet, sans la construction de genres et de sexualités tout à fait binaires, l’on ne saurait définir non plus le fait d’avoir subi l’assignation à un genre qui ne nous correspond pas, et de ressentir en conséquence un décalage et un malaise poussant à une transition visant à s’approprier enfin son propre genre. La transidentité ne se définit qu’à partir de concepts culturels issus du Patriarcat ; sortant de ce dernier repère, les personnes ne se verraient pas imposer de socialisation et par conséquent n’auraient pas à en sortir ou à « changer de genre » ou « de sexe » par l’appellation classiquement admise, mais bien à disposer de leur corps comme bon leur semble (ce qui reviendrait alors au même mais ne serait pas perçu de la même manière).

De ce fait, la transidentité est culture ; car c’est à cause de notre culture que nous avons besoin d’un mot pour la qualifier.

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Un commentaire

  1. Je crois que la question « nature ou culture? » que je vois souvent posée en matière de transidentité (et d’orientation sexuelle) devrait davantage se traduire par « la transidentité est-elle innée ou acquise? » Et pas mal de commentaires peuvent être faits sur cette question en apparence simple.

    Tout d’abord, la question se présente sous la forme d’un dilemme: « inné OU acquis », alors qu’il est tout à fait possible que jouent des facteurs des deux ordres ou que pour certain.e.s se soit davantage inné et pour d’autres davantage acquis. Bref rien n’assure d’avoir une réponse claire et unanime.

    Cependant, je pense qu’il y a une part d’inné en matière de transidentité. Avant toute chose, je tiens à dire qu’il y a une différence à faire entre rôle de genre et identité de genre. Je traite ici du second et non du premier. Parce qu’il est fort dangereux de confondre les deux notions car cela pourrait conduire à penser que le ressenti des personnes trans se basent exclusivement sur des stéréotypes (aka « je suis une femme parce que je suis douce et attentionnée » et autres clichés). Un homme transgenre efféminé se sent homme et qu’une femme trans butch se sent femme. Il y a, je pense, une infinité de manière d’être et de vivre en homme, en femme ou en non-binaire. Cette distinction faite, il y a un certain nombre d’études scientifiques qui ont été faites pour voir si la transidentité présentait un aspect biologique ou non. Et il semble que cela soit le cas: ce site par exemple répertorie des dizaines et des dizaines d’études suggérant qu’une composante innée/biologique pourraient en partie le ressenti des personnes trans: http://www.cakeworld.info/transsexualism/biological-basis

    Mais comme le site et les chercheurs l’indiquent, « The root cause for transsexualism has not yet been found ». Et même, il ne sera jamais possible de « démontrer » ou de « prouver » que la transidentité est innée et/ou acquise car toute théorie scientifique doit être réfutable au sens de Popper (çàd: doit pouvoir être réfutée par des faits contraires s’ils se présentaient). De même, comme je l’ai mentionné dans mon second paragraphe, il n’est pas dit que la transidentité soit pareille chez tout le monde ni même que l’aspect social/acquis ne joue aucun rôle. Il est même fort probable que cela puisse s’expliquer par la corrélation de facteurs innés et acquis. Mais ce qu’il faut retenir concrètement, c’est que la très grande majorité des études vont en ce sens mais que l’on ne peut espérer avoir un réponse claire, objective et irréfutable.

    Mais au final, plutôt que de se demander si c’est inné ou acquis, on devrait se demander si la question mérite vraiment d’être posée. Je pense que l’un des seuls intérêts légitimes de cette question est la recherche scientifique et la compréhension du monde. Pour le reste, cette question sert (trop) souvent dans les débats à commettre le paralogisme naturaliste ou appel à la nature dans les débats.

    Cet argument fallacieux consiste à considérer que « si c’est naturel alors c’est légitime », autrement dit confondre jugement descriptif et jugement de valeurs en regroupant le tout sous le terme très vague de « nature ». Bref, à faire passer des considérations personnelles et subjectives pour des jugements « objectifs » comme si la nature était une entité mystique. Alors qu’à moins de croire que la « Nature » a un esprit ou qu’un esprit supérieur agit au sein de celle-ci, la nature n’a pas de but (comme le dit votre billet) et devrait être simplement défini comme un ensemble de faits en ce compris les actions de l’être humain. Parce que c’est très présomptueux et orgueilleux de prétendre qu’il existe un barrière non-arbitraire entre « l’humain » et le « non-humain » selon laquelle l’humain s’affranchirait de la « nature » par ses actions (à ce sujet, cet autre billet est je trouve assez intéressant).

    Concrètement, pour expliquer le biais de ce raisonnement, prenons un exemple: il existe dans la nature des créatures que nous nommons chatons. C’est un jugement de fait qui ne fait donc que décrire la réalité, et personne ne le contestera. Cependant, la « nature » ne dit ni « il faut exterminer tous les chatons » ni « il ne faut pas faire de mal aux chatons ». Il s’agit là de jugements de valeurs et de considérations morales issus de notre personne et de notre subjectivité. On peut l’appliquer à d’autres cas: la nature n’a jamais prétendu que les relations sexuelles avaient pour objectif la procréation ni même que les relations sexuelles n’ayant ni cet objectif ni cette conséquence étaient prohibées. Les relations sexuelles permettent la procréation, mais il ne s’agit pas d’une finalité.

    Là où je souhaite en venir, c’est que savoir si une chose, un comportement, une attitude ou une identité est innée ou acquise ne permet pas d’en déduire que c’est acceptable ou inacceptable. Que la transidentité soit innée ou acquise n’a rien avoir avec son acception ou son rejet. Une personne peut toujours malheureusement être transphobe dans les deux cas, de même on peut également accepter la transidentité dans les deux cas. Par exemple, ce n’est pas parce qu’il y aurait une composante innée que l’on devrait nécessairement pathologiser la transidentité ni même parce qu’elle serait exclusivement acquise et issue du social qu’elle serait à proscrire et à abolir (parce que bon, nos lois, les pays et états, l’argent, les classifications d’espèces, etc… sont aussi (issus) des constructions sociales).

    Bref, je pense personnellement qu’il semble y avoir au moins un aspect inné (mais pas forcément exclusivement). Cependant, sauf pour la recherche scientifique, je crois que la question de « l’inné ou l’acquis » n’a en soi pas vraiment d’intérêt :p

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