Un an de traitement hormonal… déjà ?

Aujourd’hui, vendredi 13 novembre 2015, cela fait un an, jour pour jour, que j’ai commencé mon traitement hormonal.

Un an… en réalité, je ne sais si je dois dire « déjà ? » ou « enfin ! », les deux notions ayant tendance à s’entremêler quand je regarde un peu en arrière, quand je fais le bilan de toute l’année qui s’est écoulée. J’ai envie de dire « déjà ? », parce que l’année est symbolique, parce que le temps file toujours sans que l’on n’ait de prise sur son écoulement. J’ai aussi envie de dire « enfin ! », parce que de nombreuses périodes étaient difficiles, parce que je pense bien qu’émotionnellement parlant, j’ai passé les plus grosses difficultés d’une transition. En fait, je pense qu’il n’y a pas grand-chose qui puisse être considéré comme plus difficile que de vivre une transition de genre.

Bien sûr, ma transition sociale avait commencé plusieurs mois avant le début de traitement, en témoigne ce présent blog qui est lui-même plus ancien ; mais c’est en accédant aux hormones que j’ai sauté à pieds joints dans ma nouvelle vie.

 

Déjà, j’ai quitté mon emploi. J’étais ingénieure, j’avais un salaire tout à fait convenable, mais j’ai préféré partir : je n’étais pas heureuse dans ce cadre-ci, même au-delà de la thématique du genre. J’étais beaucoup trop stressée, le boulot en question ne me convenait pas, les conditions de travail non plus. Le fait que certains collègues puissent se révéler particulièrement détestables (comportements et discours racistes/sexistes/homophobes, irrespect de mes choix de vie et de mes idées) n’a clairement pas aidé non plus. J’ai, à la place, commencé à m’investir personnellement dans du bénévolat. Au départ en douceur, je devais d’abord m’occuper de moi-même avant de pouvoir aider les autres, et j’avais bien trop à régler dans ma propre vie avant de parvenir à structurer une action collective.

Faire le choix d’une transition hormonale, cela m’a aidée à suivre le même principe dans les autres aspects de ma vie. Prendre le temps de vivre, d’être à l’écoute de ses propres ressentis, fut une véritable libération. Prendre soin de soi est le meilleur cadeau que l’on puisse se faire. Cela passait également, pour moi, par le fait de cesser de se laisser porter par le courant et de vivre par défaut sans réellement tenir de cap.

 

Les six premiers mois de traitement, vraiment, c’était l’Enfer. Je n’aime pas bien les références bibliques, étant moi-même agnostique, mais là, pardon, l’image est juste.

J’ai connu des moments difficiles, des moments de solitude, d’isolement. Souvent, j’ai eu l’impression que personne dans mon entourage ne comprenait vraiment ce que je vivais. Lors de moments où j’ai eu besoin d’aide, où j’ai trébuché, où je suis tombée par terre, il n’y a pas toujours eu quelqu’un pour m’aider à me relever. Parfois, des gens que je croyais être des amis m’ont craché dessus au sol, en prétendant que j’en faisais trop, en ne comprenant pas que j’avais effectivement besoin d’aide, plus que jamais ; que je vivais quelque chose d’une intensité impensable et qu’ils ne pouvaient pas concevoir dans son ensemble sans partager ce vécu.

J’ai vécu l’exclusion, enfermée chez moi avec la peur de sortir. J’ai cessé de jouer à cache-cache avec les voisins dans les escaliers après au moins six mois de traitement. Même après cela, j’avais encore peur de les croiser et je changeais encore de trajet quand j’allais les croiser dans la rue. J’ai connu l’oppression permanente dans la rue, y compris en centre-ville (n’en déplaise), les regards bizarres, les murmures et les gloussements en me regardant, les questions indiscrètes. J’ai connu aussi les insultes, les menaces, les lancers de cailloux.

Toute la journée, tous les jours, j’ai été harcelée pour mon parcours de vie, pour ma transition, par mon environnement dans son ensemble ; et lorsque j’accédais enfin à un cadre protégé, avec des personnes amies, lorsque j’avais besoin d’évacuer mes peines en parlant de celles-ci, on me reprochait de n’avoir que le sujet de ma transition à la bouche. Mais que l’on me laisse justement vivre ma vie et je pourrai en oublier cet aspect ! Je ne demandais que cela…

Au-delà de la société, le corps en lui-même rappelle régulièrement la situation. C’est véritablement une nouvelle adolescence que l’on vit alors ! Dans mon cas, j’ai connu, en vrac : douleurs à la poitrine, faiblesse musculaire et perte de tonicité, essoufflements, bouffées de chaleur, nausées, fatigue. Sans oublier le fait que de constater son reflet dans le miroir changer de jour en jour, de ne pas réussir à savoir même à quoi on ressemble vraiment…

 

 

Bien sûr, il y avait aussi les petits moments heureux, les rayons de soleil. L’association LGBT que je fréquente m’a beaucoup aidée, me fournissant un cadre sécurisé où je ne me sentais pas jugée. En cela, le groupe trans en non-mixité a été d’un grand renfort ; dans ce groupe, la question du genre et de la transidentité disparaissait effectivement. Je n’étais plus simplement une personne transgenre, je n’avais plus cette particularité face aux autres, étant donné que tous les autres y sont aussi transgenres : je suis alors enfin individualité et je peux penser à d’autres choses. Cela peut sembler paradoxal mais c’est justement en participant à des ateliers en non-mixité que l’on peut enfin oublier un peu que l’on est transgenre, que l’on peut se détendre à ce sujet ; et parler enfin jeux vidéos, cuisine, politique, maquillage ou jeu de rôles.

Il y a un autre rendez-vous dans la semaine où j’ai pu souffler un peu, où toutes ces questions disparaissaient en partie : il s’agit de mon cours d’escrime. Ce qui comptait, c’était mon assiduité, mon sérieux dans l’apprentissage, mon talent à l’épée. J’ai clairement pu constater que mes frères et sœurs d’armes m’ont acceptée telle que je suis, et ce fut une grande aide. Le maître d’armes lui-même me fut un soutien inconditionnel, malgré sa foi et son grand âge. Je souhaite par ailleurs lui rendre hommage, car il nous a quitté récemment ; toujours restera-t-il en mon cœur, et toujours le remercierai-je du respect qu’il me portait.

J’ai également rencontré mon conjoint, en Février dernier. C’est à deux que nous vivons désormais nos luttes, pleurs, rires, et quotidien. Il s’agit d’un renfort extraordinaire. Je lui dois beaucoup, et je sais que c’est réciproque : nos liens n’en sont que renforcés, au travers des difficultés que nous vivons et des joies que nous découvrons.

 

Avec le temps, donc, mon apparence s’est modifiée… et c’est ce qui a permis à la situation en elle-même de s’améliorer.

Désormais, et depuis plusieurs mois, quand je sors, je ne ressens plus de jugement de la part des autres de façon permanente. Je suis devenue de nouveau invisible. Ce n’est pas la même invisibilité que quand j’étais considérée comme un homme, non, évidemment, je vis le sexisme ; mais cela semble bien dérisoire par rapport à ce que j’ai pu vivre. Désormais, je n’ai plus spécialement peur au quotidien, on ne me regarde plus spécialement ou alors plus rarement. Il y a bien le harcèlement de rue, ce que vivent toutes les femmes par ailleurs, mais c’est moins pénible et moins obsédant que d’être observée en permanence et d’avoir régulièrement des propositions salaces, des insultes et des jets de projectiles. Et au moins, maintenant, quand je sors de jour dans des endroits bien fréquentés, je ne ressens plus aucun malaise, je me sens enfin libre de circuler.

Les questions indiscrètes, les problèmes, n’interviennent plus qu’avec les administrations. Le souci majeur, maintenant, demeure lié à mes papiers d’identité. C’est gênant, c’est même vraiment pénible, mais je ne me sens plus menacée dans mon intégrité physique dans la vie de tous les jours.

 

Cela me permet de trouver la sérénité. Et c’est un cercle vertueux : je me sens plus libre, moins oppressée, donc je peux penser un peu à autre chose, je suis plus disponible intellectuellement pour d’autres activités, ce qui me permet de me sentir encore plus libre, encore plus sereine…

Dans ma démarche d’acceptation de mon identité et de mon genre, j’ai pu également accepter d’autres facettes de ma personnalité, d’autres aspects de ce que je suis. Ma bisexualité, d’abord, fait partie des éléments qu’il m’a fallu aborder dans ma réflexion. Ma cognition, ensuite : je n’ai vraisemblablement pas la même façon de réfléchir ou de ressentir des émotions que la plupart des gens, et j’ai pu faire le point sur cette différence pour enfin m’accepter telle que je suis.

Avec le temps, avec la sérénité retrouvée, de même qu’une stabilité affective et émotionnelle, j’ai pu m’investir dans l’associatif autant que je le souhaitais. Je me consacre également à l’écriture, même si j’aimerais intensifier cette activité. Je continue, j’y consacre mon temps, et je découvre le plaisir de contribuer à la société d’une façon qui me convienne. Cela peut paraître paradoxal, mais c’est un fait : je n’ai jamais autant et aussi bien travaillé que depuis que j’ai quitté mon emploi.

 

Deux messages en conclusion de ce billet.

Le premier est destiné aux personnes transgenres qui débuteraient leur cheminement : courage. Ce n’est pas facile. On ne va pas se mentir, le début de parcours est probablement le plus dur à vivre et peut-être même le plus dur qu’on pourra vivre dans son existence, jamais je n’aurais pu imaginer que ça puisse être aussi compliqué à gérer, y compris émotionnellement. Mais ça vaut le coup, il faut s’accrocher.

Le second est à l’intention des proches de personnes transgenres en début de parcours. Les amis, c’est là aussi pour les coups durs, et un début de transition, c’est vraiment un moment où on a besoin de toute l’aide possible, de tout le soutien disponible, au moins pendant les six premiers mois (ensuite, ça dépend des parcours). Plus votre proche pourra constater un entourage solide et soutenant, plus cela pourra contribuer à son épanouissement futur.

 

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4 commentaires

  1. Quel beau témoignage!
    « penser un peu à autre chose » et être « plus disponible intellectuellement »… le rêve! Peut-on imaginer à quel point le mal-être de l’enfermement dans un corps qu’on ne reconnaît pas pour sien peut parasiter toute réflexion, lorsqu’on n’y a pas été personnellement confronté?
    Merci pour tes textes.

    Aimé par 1 personne

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