C’est quoi, ton vrai prénom ?

La thématique du « vrai prénom » est assez classique. Sans que la question ne soit forcément posée aussi clairement que dans le titre, il est assez courant de désigner le prénom d’état civil d’une personne comme étant son « vrai » prénom ; celui qu’elle emploie au quotidien n’étant qu’un prénom d’usage, voire un pseudonyme. La transidentité de la personne en question a tendance à jouer sur ce phénomène comme étant un caractère aggravant. En effet, il existerait des prénoms pour filles et des prénoms pour garçons ; nier la véracité du nom choisi d’une personne transgenre revient alors à nier le genre qu’elle revendique.

Je ne vais pas m’égarer à tenter de définir en détails ce qu’est la vérité ; les dictionnaires que j’ai consultés à ce sujet m’en dressent une définition tautologique, et le concept philosophique mérite au moins un ouvrage entier pour être exploré de façon sérieuse (c’est d’ailleurs très probablement déjà le cas). Je vais en rester à quelque chose de très intuitif : est vrai ce qui correspond à la réalité.

Là-dessus, on peut admettre qu’il existe une réalité administrative, et qu’elle est effectivement matérialisée par l’état civil.

 

Ce que ça m’évoque : des écrits poussiéreux, ennuyeux, et qui mériteraient une mise à jour…

 

Cela fait toutefois émerger une autre question : peut-on considérer que la réalité administrative est fiable ?

Quand je regarde ma propre carte d’identité, je prête attention aux détails, et je constate plusieurs erreurs factuelles. Sans parler même de la mention du sexe (indiqué masculin), du prénom (que je n’utilise pas), et de la photo (où j’ai de la barbe et où il est difficile de m’identifier), il existe plusieurs points qui pourraient mériter discussion. Il est écrit que je mesure 1m70, mais il me semble bien qu’il s’agit d’un arrondi, et que je suis en fait un peu plus petite que cela. Je n’habite plus à l’adresse indiquée comme étant mon domicile. En y réfléchissant, il n’y a que peu d’éléments qui soient exacts. Ah, si, mon nom de famille, et la date et le lieu de ma naissance (jusqu’à preuve du contraire).

Pourtant, il paraît incohérent de brandir mon état civil pour me dire que si, je mesure 1m70. De la même façon, il y a peu de chances qu’on insiste pour m’envoyer un courrier à mon ancienne adresse sur le seul constat de son apparition sur mes papiers. Il existe une réalité physique, et l’administration n’est pas toujours notifiée en temps réel de ses mises à jour. Nous avons l’habitude de ne pas forcément tenir compte de ce qui est écrit et officiel, et de nous référer à la réalité physique de façon préférentielle, au point où l’inverse nous paraît absurde et fait même l’objet de spectacles comiques.

De la même façon qu’il existe une réalité physique, il existe également une réalité sociale et une réalité personnelle.

La réalité sociale, c’est ce que l’on peut constater du point de vue des interactions avec l’entourage quotidien. Si je suis appelée Selene par la majorité des personnes qui me côtoient, cela devient mon nom. De la même façon, si je suis considérée (à juste titre) par ces mêmes personnes comme étant une femme, il semblerait farfelu de considérer que je sois un homme. Quant à la réalité personnelle, elle possède un statut particulier : elle correspond à des ressentis intimes et à une certaine façon de se percevoir. Nul besoin d’être une personne transgenre pour avoir sa propre réalité : il y en a autant que de personnes humaines sur terre ; la perception du monde étant subjective, elle projette autant de réalités qu’elle n’a de point de vue pour les observer.

Une autre définition de la transition
La transition est précisément le fait de conquérir la réalité sociale sur la base de sa réalité personnelle. Le concept de conquête est ici choisi : il s’agit d’une mise en concordance, qui peut être longue et douloureuse, et qui ne s’obtient pas facilement. Pour prendre l’exemple de mon genre, si j’ai été un homme, cela n’a été vrai que du point de vue des personnes avec qui j’ai pu interagir au cours de ma vie passée ; le changement de genre n’est « que » social, car dans ma réalité, j’ai toujours été femme. Sous cet aspect, le fait d’employer le prénom d’état civil d’une personne alors qu’elle en réclame un autre (quelle qu’en soit la raison) est directement agressif , car cela nuit à la concordance entre les réalités en conflit. En d’autres termes et pour reprendre l’image de la conquête, ça contribue à envoyer des petits soldats métaphoriques dans le mauvais camp et à faire durer la guerre plus longtemps.

La langue française prend d’ailleurs parti du côté de la réalité personnelle, avec son expression consacrée sous la forme du verbe « s’appeler ». Quand je dis « Je m’appelle », je le fais moi-même, toute seule, sans que personne d’autre n’ait voix au chapitre. J’ignore s’il s’agit d’une coïncidence ou si cette expression a une histoire riche et intéressante (auquel cas je serais très curieuse de l’apprendre), mais en attendant, le rapprochement est suffisamment notable pour valoir comme argument : il revient à une personne de s’appeler et donc de se nommer. Au-delà du simple aspect linguistique, il en va d’une société apaisée, d’interactions sociales plus détendues, et d’individus plus heureux.

Pour répondre à la question de départ, je m’appelle Selene, et cela correspond à ma réalité personnelle : c’est donc mon vrai nom. Prononcez Séléné ou Sélène, je n’en ai cure (je ne revendique pas les accents) ; votre usage du nom et son respect contribue à sa réalité sociale ; quant à la réalité administrative, ça demandera du temps, des efforts, de la sueur et des larmes…

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3 commentaires

  1. Juste un mot. Tout le monde peut choisir d’adopter un autre prénom, si le premier ne plait pas. Il suffit qu’il passe dans l’usage. Anecdote, à la pointeuse : « tiens, une fiche de pointage au nom de Céline. Cela n’existe pas chez nous ! » « Si, c’est moi, répond Perrine ». Et les autres : « tu as bien choisi ». Donc la réalité sociale est une réalité d’usage. Il y a aussi des surnoms qui restent attachés à la personne, pas toujours souhaités : « Le petit Jules ». Très courants dans le passé (rural), pour distinguer le père du fils ou deux cousins. On devrait pourvoir l’imposer à l’Administration, comme dans les anciens états-civils (rédigés par les curés sous la dictée) et les actes notariaux. Cela donnerait « XX, dit Sélène DUPONT ». Cela vous convient-il ? (en fait, un surnom d’usage n’est plus enregistré, donc mieux vaut imposer un remplacement total dans le registre).
    Mais l’Administration, outre son attachement à l’État civil, a aussi ses propres usages et a la force de les imposer ! Ainsi d’appeler toute épouse par le patronyme du mari. Exemple de cette femme deux fois divorcée : elle perd le nom du 2e mari… et retrouve le nom du 1er, selon l’Administration ! Or ce sont des noms d’usage, seul le patronyme de naissance étant légal. C’est une forme de brutalité obtuse. Dans d’autres pays, le patronyme de naissance des femmes est mieux respecté, aussi par les services sociaux.
    Ceci pour dire : le cas où vous voulez faire valoir une identité personnelle différente peut se rapprocher d’autres expériences vécues. Mais il est sans doute plus crucial. Idem pour le patronyme d’une personne adoptée ou placée : peut-elle choisir et imposer sa préférence ? Cordialement.

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