Papers, please : un jeu cruellement d’actualité ?

Papers, please est un jeu vidéo qui m’a intéressée dès sa sortie sur PC, en août 2013. En quelques mots, on incarne un agent de l’immigration, chargé de contrôler les papiers des personnes souhaitant traverser la frontière d’un pays totalitaire à l’ambiance clairement soviétique. Le jeu en lui-même demande des capacités d’observation, c’est une évolution du jeu des 7 différences avec une difficulté progressive ; les conditions d’entrée sont de plus en plus strictes et il faut vérifier de plus en plus d’éléments au fur et à mesure du jeu. L’enjeu est matérialisé par une paie au mérite, cette dernière dépendant du nombre de personnes à qui l’on permet de passer la frontière, tout en sachant que des retenues sur salaire sont décomptées à partir de la troisième erreur au cours de la même journée. Il est impossible de mettre le jeu en pause pour réfléchir et une certaine tension est maintenue pour pousser à la faute.

Le jeu a été testé par Usul, qui en donne un bel aperçu en dix minutes dans cette vidéo.

L’intérêt majeur réside dans les choix moraux que présente le récit développé. Selon les acceptations et les refus décidés par le joueur, le scénario peut prendre plusieurs embranchements (il y a une vingtaine de fins différents, dont très peu peuvent être considérées comme étant « bonnes ») ; mais même en-dehors de cette narration, les dilemmes sont nombreux.

Dari Ludum

Faut-il le faire arrêter, le refouler à la douane, ou accepter ses papiers en règle ?

Par exemple, après avoir laissé passer un homme, on apprend qu’il est suivi par son épouse ; or les papiers de cette dernière ne sont pas en règle : faut-il faire une entorse au règlement, quitte à assumer la retenue sur salaire ? Encore à un autre moment, un homme est signalé par les journaux comme étant le meurtrier de son épouse : faut-il le faire arrêter, lui bloquer l’accès au territoire, ou écouter ses arguments lorsqu’il plaide sa cause en criant au complot médiatique ?

Chaque jour est conclu par un bilan comptable précisant le prix du loyer, du chauffage et de la nourriture ; et si le salaire n’est pas suffisant, ça signifie que tout ne pourra pas être payé et que des membres de la famille pourront tomber malades, puis mourir s’ils ne sont pas soignés (et les médicaments coûtent cher)… Une connexion empathique se construit et il devient difficile de prendre les décisions avec un recul suffisant, si bien que le comportement du joueur peut, à son insu, devenir cruel envers ces inconnus qui défilent au bureau des douanes.

C’est dans ce contexte que plusieurs éléments apparaissent dans la narration, et qui m’interpellent au regard de l’actualité que nous vivons. Sous un climat pesant de menaces terroristes (et d’attentats ayant effectivement eu lieu sous nos yeux), la sécurité est progressivement renforcée jusqu’à l’absurde. Après la possibilité de soumettre les usagers à un scanner afin de détecter une éventuelle contrebande, vient également l’usage d’une arme de service afin de pouvoir éliminer soi-même les individus se rendant coupables de comportements dangereux ; le fait d’abattre le terroriste étant d’ailleurs récompensé par une prime. On en vient à devenir soi-même l’agent impardonnable d’un système totalitaire bien huilé.

Scanner

« Incohérence levée »… Ah bon ?

Cette horreur est accompagnée d’une autre, plus spécifique, que subissent les personnes transgenres : la transphobie. L’administration considère effectivement que l’anatomie génitale définit le genre et donc la mention du sexe devant être présente sur la carte d’identité ; aussi, au cours du jeu, le scanner peut servir à vérifier que ce qu’il se passe entre les jambes d’une personne correspond à ce qu’il y a d’écrit sur ses papiers, quand son apparence semble ne pas correspondre. Le seul regret que je puisse avoir au sujet de cette représentation, c’est son manque de clarté : en se faisant l’outil d’un tel système, on a l’impression très nette de contrevenir à l’intimité des personnes et de voir ce qu’on ne devrait pas voir, mais il est plutôt compliqué de poser des mots sur ce dont on parle. En 2013, j’aurais été moi-même incapable de comprendre que l’on parlait de personnes transgenres.

Je me rends compte alors que les deux sujets sont liés. Au lycée, on m’avait appris qu’une des définitions du totalitarisme pouvait être qu’il intervenait à tous les niveaux, dans tous les aspects de la vie des individus. Ici, l’on peut constater que la transphobie du système n’est finalement qu’une continuité de son appareil oppressif destiné à contrôler tout de ses administrés : depuis leurs déplacements jusqu’à leur emploi, en passant par leur genre et par leur propre sens moral. On ne peut pas parler de transphobie en oubliant qu’elle s’inscrit dans un système qui cherche à contrôler jusqu’au corps des individus, considérant les moyens de reproduction comme appartenant à la nation ; d’où les difficultés à l’accès à l’avortement, à la contraception, mais aussi au don de gamètes et à la PMA. Ce même système, qui considère les étrangers comme nuisibles à la sûreté nationale, et comme une charge financière pour les citoyens. Un système où chaque individu se doit d’être à une place prédéterminée et décidée à l’avance : la plus productive et avantageuse pour une élite définie.

Si ce jeu n’est pas pour autant visionnaire, il est cruellement pertinent dans le contexte contemporain de l’état d’urgence, de la menace terroriste brandie par les gouvernements, et de la question en permanence posée de l’accueil des migrants. Cette situation n’est pas née d’un attentat : elle a toujours été sous notre nez. Le code civil, établi par Napoléon, définit assez clairement que les individus appartiennent à la nation (qu’il s’agisse de femmes cisgenres fertiles ou de bons petits soldats). L’état de crise ne fait, finalement, que mettre en lumière une culture dans laquelle nous baignons encore, un fonctionnement considérant que malgré toutes les avancées auxquelles nous avons pu assister, les citoyens appartiennent encore à la nation. La déchéance de nationalité n’est d’ailleurs qu’un élément supplémentaire à ajouter à la liste : ce que l’on possède, il doit être également possible de s’en séparer (de même que la peine de mort définissait le droit de destruction d’un bien).

Lorsque j’ai récemment lancé le jeu pour prendre des captures d’écran, j’avoue que j’avais dans l’idée d’écrire un article afin de parler spécifiquement des réalités des personnes transgenres, mais je me suis rendue compte que cela aurait été une erreur : car bien plus qu’une critique à peine voilée et sans aucune portée politique d’un soviétisme dépassé, la dystopie de Papers, please fait prendre conscience, de façon plus subtile qu’attendue, de l’horreur du monde dans lequel nous nous enlisons. Peut-être pouvait-il originellement parler des États-Unis post-11 septembre, mais il ne me semble pas illogique d’y voir un équivalent dans la France post-13 novembre, au vu des similitudes entre les deux situations, de même qu’entre leurs conséquences…

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