Une transition, ça se termine quand, comment ?

La question m’a été posée de bien des manières, par plusieurs personnes de ma connaissance.

  • Quand est-ce que tu arrêteras de te dire transgenre, et que tu te diras simplement femme ?
  • Le traitement dure combien de temps ?
  • Est-ce qu’à un moment, on peut dire qu’on devient cisgenre ?
  • Quand est-ce qu’on peut dire qu’on a terminé sa transition ?

 

Peut-on déterminer une date de fin de transition ?

Peut-on déterminer une date de fin ?

 

Pour toutes ces questions, la réponse est plus ou moins la même : transgenre, c’est pour la vie (et même au-delà, mais j’y reviendrai). Pour bien comprendre cela, il faut revenir sur le concept de transition. Intuitivement, la plupart des gens pourraient supposer qu’il s’agit de la période de « transformation » d’un genre vers un autre… mais c’est faux. Au cours de mes écrits, je l’ai définie de différentes manières, toutes plus ou moins équivalentes ; mais ma préférée, c’est la suivante (tirée de cet article) :

Il s’agit de la conquête d’une réalité sociale (le genre, l’identité, que la société nous assigne) à la base d’une réalité intime (le genre, l’identité, que nous nous ressentons).

Plusieurs étapes d’une transition peuvent donner l’impression d’une fin, d’un accomplissement, et sont en tant que telles parfois citées comme étant représentatives d’une conclusion de la transition. Selon la personne et selon son propre ressenti, ses propres choix et contraintes, ces étapes peuvent d’ailleurs ne jamais être atteintes, sans que cela n’affecte la validité de la démarche.

Il y a tout d’abord le moment où l’on acquiert une apparence « conforme » aux attentes de la société. Ce moment, difficilement identifiable avec précision (d’autant qu’il dépend également des subjectivités de l’entourage social), est souvent vécu comme un accomplissement. Et pour cause : il marque la fin d’un certain nombre de violences. Il ne signifie toutefois pas une reconnaissance légale du genre réclamé, et ne protège pas des discriminations y étant associées. Cela n’assure pas non plus un quelconque respect du genre d’élection de la part des personnes que l’on peut avoir connu avant le début de la transition.

J’entends parfois que l’une ou l’autre des multiples opérations chirurgicales qui peuvent composer une transition en constituerait la finalité ; qu’après un tel événement, l’on ne serait plus transgenre mais « de nouveau cisgenre ». Cette vision, souvent évoquée à propos des opérations génitales, est pourtant basée sur une erreur fâcheuse : considérer que la transidentité est un décalage entre le genre et l’appareil génital. Il est pourtant tout à fait possible et cohérent d’être femme et dotée d’un pénis, de même qu’il est possible d’être homme et d’avoir un utérus, pour ne citer que des exemples (sans équivalence entre eux). La transition ne saurait, de plus, être ainsi « achevée » : ce type d’opérations ne facilite la reconnaissance de son identité que dans des situations plutôt spécifiques et intimes, et la reconnaissance de l’état civil dépend encore de telles conditions dans de très nombreux pays (tels que la France, en fonction des jurisprudences).

On mentionne souvent le changement d’état civil comme étant la fin du parcours, et cela possède une part de réalité : celle de posséder une preuve officielle (et donc indiscutable pour une part considérable de la population) de sa propre identité. Pourtant, cela n’efface les souvenirs de personne : on sait toujours qu’on a été assigné à la naissance à un genre qui ne nous correspondait pas, et l’ensemble de nos proches, connaissances, collègues, rencontres, conserve une mémoire qui altère sa façon de nous percevoir, et donc d’une manière ou d’une autre le lien social partagé. On risque toujours de croiser une personne qui nous connaissait avant la transition et qui ne nous reconnait plus, ou ne souhaite pas nous reconnaître ; on risque toujours d’avoir peur d’aborder quelqu’un que l’on connaissait autrefois , par crainte du rejet ; on a toujours le souvenir d’endroits, de communautés, d’entourages, que l’on ne peut plus fréquenter, parce qu’ils nous ont reniés et tourné le dos ; on a toujours des archives, quelque part, chez soi ou dans des administrations, qui mentionnent une personne que l’on a fait semblant d’être, pendant tant d’années.

En outre, un traitement hormonal ne s’achève pas. Il n’est pas possible de reprogrammer les organes produisant des hormones dans le corps humain, et dans bien des situations, l’interruption d’un traitement hormonal signifierait un retour en arrière dans certaines des modifications corporelles qu’il a pu entraîner. À défaut d’une possibilité de régression (en cas d’ablation des gonades, notamment…), cela comporte des risques en terme de santé, car le corps ne produisant plus de contrepartie, il lui manque alors des agents indispensables à son entretien. Un traitement hormonal, à partir du moment où il a été décidé, est nécessaire jusqu’au trépas.

Pour ce qui est du décès, justement… À la condition du changement d’état civil, la presse pourra au moins utiliser le véritable nom et genre de la personne défunte (à défaut, ce ne sera que très rarement le cas) ; mais même dans ce cas, souvent sera-t-il précisé que la personne était transgenre ; et les généalogistes, dans cent ans, pourront constater en consultant les actes de naissance que ces derniers ont été modifiés, qu’il y a eu changement, et lequel il fut ; information qui pourra influer, encore, leur vision de la personne.

Je ne sais pas si on est transgenre dès la naissance… mais je sais qu’on l’est par-delà la mort.

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