T’as quoi contre ton prénom de naissance ?

Cette question ne m’a pas été posée telle quelle… mais elle se ressent régulièrement, en filigrane, lors de conversations. Elle transparaît, notamment, dans des incompréhensions assez régulières, et dans des propos maladroits. Pour donner quelques exemples parmi tant d’autres, j’ai parfois constaté que certaines personnes tenaient à mentionner mon prénom de naissance au moins une fois au cours de chaque rencontre, comme pour bien me rappeler qu’elles m’avaient connue avant que je décide d’en changer ; de la même façon, il m’arrive de lire la perplexité dans les yeux de mon interlocuteur lorsqu’il mentionne délibérément mon ancien prénom et que je réagis par une expression contrariée (et parfois, en toute honnêteté, je me retiens de réagir car j’anticipe son impact, et je n’ai pas envie de me justifier).

prénom naissance

Le « sexe » du nouveau-né est une information souvent décisive pour décider de son prénom

À vrai dire, je dois reconnaître que jusqu’à récemment, je n’avais rien contre mon prénom de naissance. Au contraire, pour tout avouer, il me plaisait plutôt. J’ai, en réalité, été contrainte d’en changer parce qu’il s’agit d’un prénom masculin. Plus précisément, parce que dans notre contexte actuel, on le considère comme masculin (ce qui répond à une norme, on en conviendra). On remarquera d’ailleurs, par exemple, que certains prénoms sont masculins dans les pays anglophones et féminins en francophonie ; parfois c’est l’inverse ; parfois c’est encore plus compliqué que ça (ça peut même fluctuer selon les époques et les régions).

Bref, revenons-en à mon prénom de naissance : il faut dire que j’avais plutôt l’habitude qu’on l’utilise pour me désigner. J’y répondais sans rechigner, par réflexe, forcément, mais les habitudes et les réflexes, ça se travaille, ça se change. Instant confession : mes réflexes ne sont toujours pas totalement endormis à ce niveau. Lorsque j’entends ce prénom, j’ai envie de réagir. Je sais que ça n’est pas moi, que ça n’est plus moi, mais j’ai quand même passé 27 ans à y répondre, donc c’est plutôt compliqué de faire semblant de ne pas me sentir désignée. C’est d’ailleurs plutôt embarrassant quand je suis entourée de personnes qui n’en ont pas connaissance : je fais un effort conscient pour empêcher mon expression de visage de me trahir.

La trahison, elle n’a rien d’anodin, et le mot est choisi : elle s’opère vis-à-vis de la transition en elle-même. Pour la démonstration, j’en rappelle (encore) une définition que je trouve particulièrement parlante.

Il s’agit de la conquête d’une réalité sociale (le genre, l’identité, que la société nous assigne) à la base d’une réalité intime (le genre, l’identité, que nous nous ressentons).

Or, il est fort à parier que cette conquête est rendue considérablement plus compliquée vis-à-vis de tiers venant à apprendre mon prénom de naissance ; ce dernier étant souvent considéré, culturellement, comme le « vrai prénom » (certes, à tort). Cela n’est pas sans conséquence : toujours dans mon exemple, étant une femme, je ne souhaite pas que l’on m’attribue un prénom masculin. Ce serait, précisément, prendre le risque que soit niée la réalité sociale que je concrétise. En outre, même si ça n’était pas le cas, même face à une personne de bonne volonté et tout à fait capable de produire l’effort intellectuel de ne pas tenir compte de cette connaissance, je n’ai pas envie d’ajouter cette barrière inutile, cet inconfort probable.

On pourra remarquer que l’on peut même se dispenser de parler de transition de genre, et que la réflexion peut tout à fait s’appliquer à un « simple » changement de prénom ; ce qui arrive assez fréquemment, parfois sans que vous n’en ayez connaissance (et c’est tant mieux). On peut avoir des milliers de raisons légitimes de souhaiter une autre appellation que celle qui nous a été assignée à la naissance. Dans tous les cas, la connaissance de l’état antérieur est forcément risquée : elle impose à la personne apprenant l’information d’être de bonne foi, de faire preuve de discrétion, de ne pas chercher à s’en servir pour nuire ; elle risque, de plus, d’ajouter des obstacles à l’acceptation du changement tel qu’il a eu lieu.

Je m’habitue donc, progressivement, à ne plus du tout me sentir concernée par la mention de mon prénom de naissance, lorsqu’il est employé pour désigner quelqu’un d’autre. On peut s’en douter, c’est de plus en plus facile. En revanche, lorsque je constate que je suis désignée par ce même prénom (notamment par les administrations), c’est une autre histoire : il s’agit d’une négation, claire et franche, de mon identité, de tout mon parcours, de ce que je suis. Qu’on clarifie la situation : je ne parle pas des erreurs, bien évidemment ; quand je retrouve une connaissance après plusieurs années de silence, il est logique qu’il puisse y avoir une hésitation (c’est arrivé, c’est ainsi, y’a pas de malaise). Je parle bien des usages volontaires, délibérés. Et pour tout vous dire, par ce qu’il signifie quand il est employé, par l’impact qu’il possède dans ma vie et dans son déroulement, j’ai la tristesse de vous annoncer que je commence à le détester, mon prénom de naissance.

Je commence à le détester, parce qu’il est presque systématiquement employé par les administrations accompagné de la civilité « Monsieur », et que c’est à chaque fois un rappel douloureux de la façon dont l’état français nie mon parcours, mon identité. Je commence à le détester, parce que les mêmes administrations refusent parfois d’admettre qu’il s’agit de mon état civil et refusent de me servir en croyant que je suis quelqu’un d’autre ; parce que les contrôleurs passent, à cause de lui, trente longues secondes à me scruter en confisquant ma carte de bus. Je commence à le détester, parce que je suis obligée de le cacher quand je relève mon courrier, le temps de rentrer chez moi, afin que mon voisinage ne se mette pas à faire des suppositions sur mon anatomie génitale dans ses conversations de cage d’escalier ; et même une fois que je suis à la maison, je le cache encore, car je ne peux plus en supporter la vue. Je commence à le détester, parce qu’il m’expose à de nombreuses discriminations, et parce que les procédures pour en changer sont excessivement compliquées et coûteuses.

C’est dommage, je l’aimais bien.

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4 commentaires

  1. Je sais pas si mon expérience est pertinente, avant ma transition médicale, à la fac, j’ai décidé de changer mon prénom officieusement, seulement sur les listes d’appels et affichage. J’avais donc une apparence très féminine (on va pas se mentir) et un prénom qui n’a rien de féminin « Tom ».
    Eh ben j’ai eu aucune remarque.
    Personne ne savait que c’était pour une transition ou autre, personne n’avait eu d’explication. Élèves, l’administration, profs, personne n’a relevé ou posé de questions, et c’était confortable.
    Alors je ne sais pas si ça marcherait pour toi, parfois les gens s’en fiche. Tu t’appelles Tom et t’es perçue comme une fille = aucune question ou peut-être que tu en aurais a chaque fois que tu te présentes. Est-ce de la chance ? Ou les rencontres ? Ou le prénom  » qui choque pas trop » ?

    Après la différence c’est que c’est le prénom que j’avais choisi contrairement à toi, ce qui pourrait être utilisé pour t’invalider…

    C’était juste histoire de donner un point de vue, super article une fois de plus 😉

    Bonne continuation 🙂

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    1. « Tom » a l’avantage d’être plutôt court, je ne sais pas si avec un prénom plus long et très masculin ça marcherait aussi bien. Par ailleurs la question du ressenti demeure ; je ne supporterais pas qu’on m’appose un prénom masculin, tout simplement pour ce que cela signifierait pour moi également…
      Bonne continuation à toi aussi, et merci pour ton retour. 🙂

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  2. Bonjour et merci pour ce texte. Je suis une femme cis et je me suis posé la question du prénom si je devais avoir un enfant un jour.

    J’aimerais bien avoir le ressenti de personnes trans : auriez vous préféré un prénom mixte ? Un prénom (plus/très) facilement transposable ? Ou au contraire, serait-ce pour vous un frein dans votre transition ?

    Je précise très sincèrement mes intentions, qui sont clairement dans le non jugement, et d’ailleurs si vous ne souhaitez pas répondre ou tout simplement modérer ce commentaire, je ne jugerai pas non plus. Mais je suis sensible aux parcours des personnes trans et si un jour j’ai un enfant, le choix du prénom sera aussi réfléchi par rapport à ces aspects.

    Merci beaucoup

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour ! Contente que vous ayez apprécié ce texte et qu’il vous fasse réfléchir.
      Très clairement, d’un point de vue administratif, ce serait plus simple. C’est totalement différent d’arriver à un guichet en disant « vous vous êtes trompé, c’est pas Monsieur c’est Madame » en s’appelant Camille ou Gwen qu’en s’appelant Roger ou Jean-Charles. Dans le premier cas ça passe crème, dans le second, ça ne marche pas et on demande des justificatifs impossibles à réunir.

      Ensuite, d’un point de vue psychologique, même avec un prénom mixte, certaines personnes choisiront de changer de prénom quand même. Cela dépend surtout de la façon dont il a été connoté pendant le vécu.

      J’espère avoir répondu à vos interrogations. 🙂

      Selene

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