Lettre ouverte au groupe Oubéret

Bonjour,

Vous ne me connaissez pas, aussi me semble-t-il utile de me présenter. Je m’appelle Selene Tonon, et je suis une femme de 29 ans. Passionnée d’univers fantastiques depuis mes plus jeunes années, j’ai concrétisé ma passion l’espace d’un weekend à la dixième édition du festival Cidre & Dragon, à Merville-Franceville, où j’ai pu assister au concert où vous teniez représentation en seconde partie. Nous étions alors le samedi 17 septembre, au soir.

J’ai découvert votre groupe, que je ne connaissais pas, en toute honnêteté. J’ai beaucoup apprécié le début de votre prestation, vous avez beaucoup de talent et vous avez réussi à chauffer la foule comme nul ne saurait le faire à votre place. Même la pluie ne suffisait pas à ternir l’ambiance générale, la musique était de bonne qualité, d’une interprétation sûre. Sans avoir l’habitude de danser, il était aisé et motivant de rejoindre la foule et d’improviser les quelques pas, exhortés par votre chanteur, très charismatique. Jusqu’à ce que vienne l’une de vos chansons, que je suppose avoir pour titre “La reine déneige”, ayant depuis consulté votre discographie.

Pour que la suite soit compréhensible, je dois enrichir ma présentation d’une donnée que je ne divulgue que lorsque c’est pertinent : je suis certes femme, mais également transgenre. En d’autres termes, mon prénom de naissance est masculin, et l’on m’a considérée comme un petit garçon pendant toute mon enfance. C’est à l’âge de 26 ans que j’ai finalement décidé de mettre en conformité mon apparence avec mon identité psychologique, de m’affirmer et de m’assumer en tant que femme, avec toutes les difficultés que cela peut comporter. J’ai attendu l’âge de 26 ans à cause de la violence de notre société envers les personnes faisant le même choix que moi ; et si j’en avais eu pleinement conscience, le choix aurait probablement été encore plus difficile.

Toute ma vie, j’ai su que nous étions perçues comme étant des femmes contrefaites, comme souhaitant piéger les hommes dans leur hétérosexualité, comme étant des pervers, des malades mentaux, des homos refoulés, des “hommes qui souhaitent devenir femme”. La réalité étant très éloignée de tout cela (je suis femme, je l’ai toujours été, mon corps n’est simplement pas conforme à l’attendu social lié au statut de femme), il m’a été très compliqué de pouvoir poser les mots sur ma différence, puis de pouvoir l’assumer et la vivre. La Reine des Neiges que vous citez si bien en concert a d’ailleurs été pour moi une chanson pleine de sens : Libérée, délivrée, je ne mentirai plus jamais. C’est effectivement d’un secours extraordinaire de pouvoir enfin se vivre de la manière dont on se perçoit, dont on se ressent.

La réalité est malheureusement bien plus cruelle encore que ces simples préjugés, blagues et moqueries que nous pouvons subir, par méconnaissance du sujet, par ignorance bien plus que par malveillance. En effet, les femmes transgenres subissent une hostilité toute particulière dans notre société, une discrimination parfois physiquement violente, dont l’existence est reconnue par la loi française et par le Défenseur des Droits. Nos difficultés à trouver un emploi stable nous mènent parfois à recourir à la prostitution (par nécessité bien plus que par choix) pour pouvoir nous nourrir et nos loger. L’hostilité populaire envers nos différences nous conduisent à subir un harcèlement permanent dans la rue, allant même parfois jusqu’aux violences verbales, physiques, sexuelles. En outre, il nous est encore très difficile de changer d’état civil afin de faire reconnaître nos identités par les administrations, ce qui rend le quotidien très difficile à gérer : il nous est encore demandé, par de nombreux tribunaux, un certificat psychiatrique et une stérilisation chirurgicale, afin de simplement protéger nos vies privées face à la curiosité de chaque guichet, de chaque policier, de chaque contrôleur, de chaque employeur, de chaque assesseur de bureau de vote.

Il vous sera peut-être agréable d’apprendre que la Norvège, mère patrie des Vikings que nous chérissons dans nos folklores et nos imaginations, fait partie des pays dont la France devrait encore s’inspirer, ayant mis en place le changement d’état civil libre et gratuit en mairie, sur simple déclaration.

Cette cruelle réalité n’est possible que parce que notre statut est marginalisé, que parce que nous sommes considérées comme des anomalies, des curiosités dont on peut se moquer. L’humour nous prenant pour cible entretient collectivement un climat qui rend possible les agressions que nous subissons. Aucune chanson, aucun sketche, aucun film n’est individuellement responsable en soi du risque que nous prenons à sortir dans la rue, des difficultés que nous avons à trouver un emploi, du danger que nous ressentons lors de la rencontre d’une nouvelle personne qui pourrait se montrer violente à la découverte de nos différences ; en revanche par la fréquence et le nombre de médias qui convergent vers cette même direction, il est cohérent qu’un climat de persécution se mette en place. C’est ce contexte, particulièrement difficile mais également commun à toutes les personnes transgenres sans réelle possibilité d’y échapper, qui explique la suite de ce que j’ai à vous dire.

Votre chanson a été pour moi très violente, occasionnant, bien malgré-vous j’imagine, un véritable traumatisme émotionnel.

J’ai depuis discuté avec une amie, qui était également présente au concert, de la signification de votre chanson. Elle me soutient que les paroles sont en réalité le reflet de votre tolérance et de votre ouverture d’esprit : le protagoniste cherche à savoir qui est sa reine, et, finissant par comprendre qu’il ne s’agit pas d’une femme mais d’un homme, accepte cette différence, et par la même occasion le fait de conclure un mariage homosexuel. Après réflexion, remise en question, je suppose qu’elle a raison et qu’il s’agit bien du sens que vous souhaitiez donner à vos propos. Sans doute pourriez-vous m’éclairer sur ce point, sachant que j’insiste ne pas douter de vos meilleures intentions à ce sujet.

En revanche, au-delà du sens et de l’intention derrière les propos, je souhaite vous parler de la manière dont ils sont amenés, et dont le public peut les percevoir. Pour cela, je ne peux vous mentionner que des détails dont je me souviens, les paroles de vos chansons n’étant vraisemblablement pas disponibles sur Internet.

La reine que vous présentez est désignée au féminin pendant toute la durée de votre chanson. Chaque nouveau couplet est le prétexte à l’introduction d’une nouvelle “particularité”, en fait un nouveau défaut, destiné à plonger le public dans l’imagination d’une reine de plus en plus hideuse et repoussante : d’une sorcière, on apprend qu’elle a un oeil de verre, du poil au torse, une jambe de bois… jusqu’à ce que la révélation tombe : cette reine s’appelle Didier. En tant que public, nous imaginons une reine (habillée comme telle) ayant successivement toutes ces “particularités”, jusqu’à ce qu’infamie ultime ne soit sanctionnée : cette femme est en fait un homme !

Ce ressort comique est extrêmement courant, et participe à la croyance populaire admettant que nous serions des hommes homosexuels grimés en femmes afin de piéger les hétérosexuels dans leur propre virilité. Il souligne l’absurdité que nous pourrions représenter au yeux d’une certaine norme dont nous cherchons désespérément à échapper pour pouvoir survivre. Au-delà de l’impact sociétal d’un tel élément d’humour, je peux témoigner avoir été dévastée. Alors que je constatais que l’ensemble du public continuait à danser et à s’amuser au rythme de votre musique, que l’exclusion des personnes transgenres faisait alors partie de la fête par l’acceptation populaire, mon indignation originelle n’a que peu duré, et a fait place aux larmes. C’est un choc profond que j’ai alors ressenti. Je ne garderai pas un bon souvenir de cette soirée, ce qui est une injustice : tous les groupes étaient d’un talent forçant le respect, et vous ne faisiez clairement pas exception.

Vous l’aurez remarqué, cette lettre est une lettre ouverte. Il ne s’agit pas d’une menace, ou d’une volonté de pousser quiconque au boycott ou au harcèlement face à votre groupe, qui, je l’affirme, produit une musique de grande qualité. Je vous adresse cette lettre ouverte pour plusieurs raisons : les propos que j’ai subis étaient publics, et mon humiliation l’était également ; mon explication du préjudice subi vaut certes pour votre chanson, mais elle vaut aisément de même pour bon nombre de productions culturelles et je souhaite que d’autres artistes puissent apprendre de cette explication ; en outre, devant la richesse de votre production, je souhaite vous laisser l’opportunité d’une réponse dont la lumière puisse également être publique, et prouver que l’exclusion dont vous avez fait preuve était tout sauf intentionnelle, se voulant au contraire à l’origine une marque d’ouverture d’esprit et d’altérité.

Loin de moi l’idée de “censurer” votre chanson (je n’ai pas ce super-pouvoir), je vous écris afin de porter la lumière sur ce sujet que vous ignorez sans doute, et sur la réalité derrière les paroles de l’une de vos chansons. Je ne puis vous exiger ni excuses ni modifications de vos écrits ou attentions particulières lors de leur interprétation, mais j’avoue qu’un geste de votre part, l’assurance de votre compréhension, me seraient très appréciables et pourraient contribuer à rétablir une certaine confiance.

Selene Tonon,
blogueuse, autrice, militante

Texte également relayé sur Eclosion.

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4 commentaires

  1. Je n’irais apas écouter cette chanson Sélène, non, non, non. Je ne peux imaginer ton malaise, seulement éprouver de la compassion et de la colère face à cette ignorance qui se voulait drôle pour divertir les foules. (J’ai comme des images de « pape des fous » du moyen-âge dans la tête). Alors j’espère que tu seras lue, j’espère que tu seras entendue, j’espère que tu seras partagée! Bisous de licorne

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour,

    Je vais tout d’abord me présenter à mon tour. Je suis Jocelyn Epinette, le chanteur du groupe Oubéret, ainsi que l’auteur du texte et de la musique de « La reine déneige ». J’ai 28ans issu d’une famille modeste. Ma réponse est très complexe dans le sens où j’ai l’impression que vous avez tout compris, toutes les cartes en main mais que vous n’arrivez pas, ou ne voulez pas, statuer sur notre démarche. J’espère qu’au travers de ma réponse vous aurez les clés pour y parvenir.

    Nous sommes un groupe engagé. Toutes nos chansons ont un sous texte important. Nous parlons écologie dans « Le joyeux Laboureur », nous parlons religions dans « An doussa dubh », nous parlons problème de société dans « Le petit marcheur », nous parlons des différences dans « La reine déneiges » de confiance en soi… et bien d’autre encore (car vous n’avez vu qu’une heure de notre spectacle habituel). Pour que notre message passe le mieux possible, nous avons choisi l’humour. C’est pour nous le meilleur moyen d’éveiller les consciences sans entrer dans un conflit stérile de personnes fermées. Et d’après ce que j’ai pu lire dans votre lettre ouverte, cela a bien fonctionné sur vous pendant tout le début du concert. Alors pourquoi votre cas (que je ne minimise absolument pas) serai différent de tous les autres sujet que nous traitons ?

    Vous ne pouvez pas accepter qu’une partie de mon discours. Ou pire d’en occulter des bouts. Si on parle factuellement de la chanson, vous êtes en train de ne pas prendre en compte le dernier couplet.
    -« J’ai épousé ma reine celle souvent décriée, moi je la trouve belle même si elle s’appelle Didier ».
    Que rajouter de plus ? Un homme qui malgré toute la bêtise du peuple bienveillant et de ses clichés, choisi celle (ou celui) qu’il désire…. Même si les gens rient de cette fin, le message est le même. Et vous ne pouvez pas nous le reprocher ou le comprendre autrement. Nous sommes certes engagés mais pas les portes parole des communautés ou principes que nous défendons.
    Vous avez vu le concert dans son intégralité donc vous devez y voir une démarche continue dans laquelle il n’y a pas d’exception. De plus, j’ai appuyé tout au long de notre passage un message de tolérance, d’union des peuples, de partage, d’ouverture. Comment être plus cohérent ?

    Nous n’avons pas choisi la musique Celtique par Hasard. Le peuple Celte est un exemple intemporel de fédération des peuples, de tolérance, d’ouverture. Notre démarche est une modeste continuité de cette partie de notre histoire.

    Pour parler de votre histoire. Nous comprenons bien évidemment que votre choix de vie ne doit pas être d’une aisance absolue au quotidien, face aux œillères que notre société s’acharne à conserver. Nous savons par ailleurs que le développement personnel de chaque individu comporte effectivement des obstacles, permettant ainsi de savourer son propre aboutissement, qu’il soit identitaire, religieux ou sociétal. Nous rencontrons des gens de toutes les classes sociales, de toutes les religions, de tous les pays, de toutes les couleurs, jamais personne avant vous, n’a douté sur notre discours. Nous avons justement des reproches sur la dureté de nos propos, de la légèreté avec laquelle nous parlons de tout, de mon vocabulaire parfois appuyé et ou graveleux afin d’appuyer l’absurdité de ce que nous dénonçons, mais vous êtes la première personne, représentant le plus ce que nous défendons, qui détourne notre discours.

    J’en suis profondément attristé mais mon incompréhension est encore plus forte.
    Je ne sais pas quoi rajouter sur le fond.

    Sur la forme, par contre je trouve que votre démarche n’est pas très honnête.
    Vous prônez une transparence totale et une démarche ouverte au dialogue mais vous mettez en titre de votre article sur facebook :
    « Ce weekend, j’ai assisté à un concert, gâché par une chanson transphobe. Voilà ma lettre ouverte au groupe concerné. »

    Une affirmation proche de la diffamation. L’article quant à lui est beaucoup plus ouvert et semble être dans une attente d’explications. Avant de titrer si fermement, n’aurait il pas fallu attendre notre réponse ?

    Deuxième désillusion dans vos réponses aux premiers commentaires et je continu de vous citer :

    « Oubéret rit d’une minorité pour exprimer sa tolérance envers une autre. »

    Encore une fois comment et de quel droit tirez ces conclusions ? De plus la personne avec qui vous conversez ne sais plus quoi dire, quoi penser parce que vous lui imposez votre vision des choses. Je ne trouve pas cela très ouvert.
    Sur votre blog des gens, s’appuyant uniquement sur votre article prennent partie :

    Je n’irais pas écouter cette chanson Sélène, non, non, non. Je ne peux imaginer ton malaise, seulement éprouver de la compassion et de la colère face à cette ignorance qui se voulait drôle pour divertir les foules. (J’ai comme des images de « pape des fous » du moyen-âge dans la tête). Alors j’espère que tu seras lue, j’espère que tu seras entendue, j’espère que tu seras partagée!

    Prenez-vous conscience à votre tour de l’impact d’une mauvaise interprétation ou d’une maladresse de discours ?

    Vous pouvez critiquer les gens qui ont rient à notre chanson sans en comprendre le vrai message mais qu’en est-il des personnes qui vous soutiennent aveuglément ? Quelles seront les conséquences de votre articles sur notre groupe avant même d’en avoir débattu ?

    Voila ce que j’avais aussi à vous répondre.

    Etant une personne Public je me dois de faire attention à mon discours et de ses différentes interprétations, je continuerai de faire passer mes messages avec mes chansons, mes convictions et mon cœur. Mais je n’irais jamais contre mes idées et mes valeurs. Ce que vous avez fait correspond à cette description mais attention à la ferveur et la fougue avec lesquelles nous pouvons porter nos idées.

    Merci pour cet échange et espérant que ma réponse soit assez complète pour vous éclairer sur nos intentions.

    Jocelyn

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