Une discrimination, c’est quoi ?

Pour pouvoir parler de discrimination, il faut d’abord introduire la notion de norme.

Une norme est une règle culturelle, explicite ou implicite, définissant ce qui est considéré comme habituel et attendu dans une société. Il s’agit de quelque chose de très contextuel à une région et à une époque. Ainsi, la France du début du XXIe siècle commence à considérer la tauromachie comme discutable mais continue de pratiquer massivement le gavage des oies, tout en s’offusquant des pèches sanglantes à la baleine au large de la Norvège.

La norme est effective à tous les niveaux de la vie des individus, régissant la façon de manger, de s’habiller, de se désigner, de désigner les autres, de leur parler (et de quel sujet), de se déplacer,  d’agir (que ce soit en société ou même lorsque l’on est seul) ; elle est véhiculée par l’entourage familial, la tradition, les médias (y compris Internet), l’école (que ce soit par l’entourage amical ou par les professeurs), la religion, mais également la loi.

En effet, le fait qu’un comportement soit explicitement légal entraîne souvent une légitimité sociale ; on l’a constaté avec les évolutions de sondage vis-à-vis du Mariage Pour Tous ; en quelques années à peine, il y a beaucoup plus de personnes en France qui soutiennent la possibilité pour des couples homosexuels de se marier, alors que la situation n’a pas pu tant évoluer en un si court intervalle (on en est à plus de 2/3 d’approbation, et ça grimpe encore).

La discrimination est la manière dont la norme corrige tout ce qu’elle n’autorise pas, tout ce qui sort de son cadre.

Discrimination

Elle peut s’exprimer de plusieurs façons.

  • La mise à l’écart : le fait d’éviter la personne à cause de sa différence, de ne pas lui adresser la parole, de ne pas tenir en compte ses propos, de la considérer comme moins importante et de le faire ressentir de façon non-verbale. Refuser à la personne un logement ou un emploi est également une façon de la mettre au ban de la société, lui refusant même les ressources qui lui sont essentielles (après la vie sociale, le foyer et l’alimentation). On peut de même mentionner l’entrave à l’accès à une infrastructure ou à une institution (par l’absence de rampe pour les personnes en fauteuil  ; ou au mariage pour les couples de même genre).
  • La violence verbale : on pense immédiatement aux insultes, mais les moqueries ou les « blagues » sont également tout à fait pertinentes dans cette catégorie. On n’y pense pas aussi souvent, mais le vocabulaire est également concerné ; considérer que les personnes hétérosexuelles seraient « normales » est en fait un propos discriminant, de la même façon que d’insinuer qu’une femme transgenre ne serait pas une vraie femme tant qu’elle a encore un pénis. Dans tous les cas, c’est un moyen de signifier explicitement à la personne qu’elle devrait avoir honte de sa différence.
  • La violence physique : l’agression physique (coups et blessures, jets de projectiles…) n’est pas le seul acte que l’on peut considérer ; le meurtre et les violences sexuelles (telles que le viol) sont également à prendre en compte. Ces dernières sont d’ailleurs bien plus à percevoir comme l’expression d’une domination et comme l’humiliation délibérée de leur victime que comme un acte sexuel en soi. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces violences ne sont pas forcément exercées avec brutalité, et peuvent être infligées par la contrainte ou par la peur (mais cela mériterait un texte entier pour développer).

On peut noter que ces différentes formes de discrimination s’entretiennent et se renforcent ; ainsi, le décalage à la norme ne peut que s’accentuer lorsque la différence est perçue comme ridicule et que l’on entretient ce sentiment en la tournant en dérision (cf vidéo sur l’humour) ; c’est parce que l’on considère des personnes comme inférieures ou déviantes (dans tous les cas, comme moins humaines, en quelques sortes) que l’on se permet aussi de leur infliger des violences (y compris sexuelles). La déshumanisation est pour cela une étape obligatoire, et les différentes violences infligées aux populations discriminées viennent toutes y contribuer.

C’est d’ailleurs exactement pour ces raisons que l’on ne peut jamais parler de discrimination envers les caractères considérés comme faisant partie de la norme. Le fait d’être un homme, d’être blanc, d’être cisgenre, d’être hétérosexuel, d’être valide, et d’autres caractéristiques encore, sont justement des éléments qui ancrent la personne dans la norme, au moins sur les critères qui la concernent. Bien évidemment, les critères étant multiples, on peut tout à fait par exemple être du bon côté de la norme pour plusieurs éléments et subir une autre forme de discrimination ; par exemple, un homme qui subirait une agression suite au port d’une robe en centre-ville ne subit pas de misandrie (quoi que cela veuille dire), mais bien une forme de transphobie : il a brisé les codes de son genre, quelles que soient les raisons réelles de cette rupture, et la norme cherche alors à corriger la déviance. Il a par défaut été considéré comme transgenre (même si c’est faux et même si l’agresseur n’a pas la moindre idée de l’existence de ce mot, cela ne change rien), et son agression aura été motivée par cette infraction « morale ».

Par ailleurs, on peut subir une mise à l’écart ou une agression sans pour autant pouvoir la qualifier de discrimination. Si un homme est refusé pour un poste de babysitter, c’est en fait par contrecoup misogyne : on réserve habituellement ces tâches aux femmes pour que les hommes puissent se consacrer à des emplois que l’on considère culturellement comme plus prestigieux. De même que si une personne blanche est agressée verbalement sur le motif de sa couleur de peau, ce n’est pas à cause de son décalage à la norme, mais bien parce qu’elle symbolise un pouvoir et une violence qui amène à réagir les personnes qui ont pu en souffrir. L’agression verbale n’en est pas moins avérée, on ne peut simplement pas honnêtement parler de discrimination à son sujet.

De même, le fait de subir une discrimination n’empêche absolument pas d’en faire subir d’autres à autrui ; au contraire, cela peut parfois être un moyen de confirmer et de renforcer son appartenance à la norme sur ces nouveaux critères. Ainsi, une personne blanche et homosexuelle pourrait justifier son racisme par son besoin de s’intégrer sur un autre critère que son orientation sexuelle : certes, elle possède une différence au sujet de la nature de ses partenaires, mais au moins, elle est blanche, elle rejoint un autre standard et s’en justifie en pénalisant d’autres personnes. Parfois, la discrimination peut même s’exprimer sur un critère que l’on vit pourtant ; par exemple, une femme peut prétexter n’être pas comme les autres femmes et valoir mieux qu’elles parce qu’elle n’exprime pas la même féminité, parce qu’elle n’a pas les mêmes goûts, la même façon de s’habiller, les mêmes habitudes, le même comportement. C’est une forme de misogynie permettant de se dédouaner du groupe discriminé en évoquant son décalage auprès de la catégorie (« il y a bien décalage à la norme de leur part, mais pas de la mienne, c’est faux, moi je suis comme vous »).

Bien entendu, toutes les discriminations ont des façons très différentes de se concrétiser, et ce court article n’a fait qu’effleurer le sujet, tâchant de mettre les points sur les i sur quelques points précis. Oui, les discriminations existent, oui, n’importe qui peut en faire preuve, et non, les catégories faisant office de norme sociale ne peuvent pas en subir pour ce qu’elles sont ; c’est un affreux contresens.

 

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