2 ans de traitement hormonal : l’occasion d’un bilan

Je ne savais même pas si je devais écrire un billet pour l’occasion. Pour le premier anniversaire, c’était évident. Pour le second, moins. Est-ce que je célébrerai le troisième, le quatrième ? Est-ce que ça va vraiment devenir une date importante dans ma vie ? La page ne mérite-t-elle pas d’être tournée ?

J’avais esquissée une première réponse en m’interrogeant sur l’éventuelle fin d’une transition… lequel concept mériterait d’ailleurs un autre billet pour décortiquer un peu à quel point il a tendance à focaliser toute l’attention alors qu’il n’est que l’émanation directe d’une transphobie globale ; en d’autres termes, son existence-même est révélatrice de l’hostilité que la société nous renvoie. Je détaillerai dans un article ultérieur.

On pourrait d’ailleurs aussi se questionner de nouveau sur la pertinence du début de traitement hormonal comme marqueur fort. Ma transition sociale avait déjà commencé depuis plusieurs mois, il y a deux ans. Il y a eu d’autres jalons, d’autres moments forts. C’est probablement le plus important d’entre eux pour moi, et dans un parcours visant pour objectif le bien-être, il semble que la subjectivité puisse trouver sa place.

Je me suis dit que c’était toujours intéressant de faire le point, en fait. Alors allons-y !

Cadres

Je sais que mon corps continue à évoluer suite aux effets du traitement. Cela m’apporte du bien-être, mais j’avoue ne plus trop faire attention aux changements physiques. Je pense que mes amis doivent bien mieux les remarquer que moi. Dès lors que mon apparence me permettait déjà d’être considérée sans hésitations telle que je suis, cela me suffisait ; ensuite, certes, le reste n’est forcément que gain au moral et encouragements. C’est toujours plaisant de pouvoir apprécier son reflet dans le miroir, surtout quand les constats ne sont pas liés qu’aux traits de visage mais aussi aux formes que le corps développe, peu à peu. La silhouette se féminise (d’après des standards, évidemment, toujours), et je ne peux pas nier que cela m’enchante.

Comme je le disais il y a un an, c’est surtout avec le monde administratif que je rencontre désormais des problèmes. La situation n’a néanmoins pas évolué de façon notable. J’ai une nouvelle carte de bus, avec la bonne photo et le bon prénom, mais rien d’autre ne peut être vraiment ajouté à cette très courte liste des changements dont j’ai pu profiter cette année. Je devais être témoin d’un mariage, mais cela imposait à mon état civil d’être prononcé à haute voix devant tous les invités, ce qui n’était pas acceptable ; une dérogation a été demandée par les mariés au procureur, mais ce dernier n’a pas répondu. J’ai vraiment hâte de pouvoir faire changer au moins mes prénoms.

Ce qui est tout de même compliqué à gérer, régulièrement, c’est les violences verbales passives, qui sont très fréquentes ; tous les propos qui nient qui je suis, sans même trop y penser. Les amis bien intentionnés qui parlent de contraception masculine comme si les organes génitaux avaient un genre, alors qu’ils me connaissent pourtant ; ou du sexe d’un enfant à naître, comme s’il s’agissait d’une question fondamentale, entretenant l’idée que les personnes cisgenres seraient une norme jusqu’à preuve du contraire ; ou bien encore des règles comme étant constitutif de ce qu’est « être une femme ». Parfois j’ai aussi l’impression que certaines personnes cisgenres ne me parlent que du sujet de la transidentité, et c’est un peu pénible parce que j’ai l’impression que pour ces personnes, je n’existe que sur cette dimension, je ne suis qu’une personne transgenre et rien d’autre. Et puis il y a les blagues récurrentes et omniprésentes dans les médias et les festivals, se riant des travestis ou des femmes transgenres (sans que la différence ne soit toujours très très claire d’ailleurs), les hommes qui se déguisent en fille avec des robes roses à paillettes parce qu’ils trouvent ça vraiment trop drôle et ridicule, les ressorts comiques qui insinueraient que je serais une fraude ou une anomalie.

Et puis maintenant, il y a aussi des violences verbales actives et récurrentes, du harcèlement sur Internet provenant de communautés en ligne particulièrement réactionnaires… mais je pense avoir appris à lutter et à ne pas me laisse faire, sans que cela ne m’impacte spécialement. Ils perdent surtout leur temps, et si cela peut permettre à d’autres personnes transgenres de ne pas être touchées par la foudre, je veux bien servir de paratonnerre.

Les agressions de rue sont beaucoup plus rares qu’en début de transition (et qu’avant de commencer le traitement, surtout), mais elles arrivent toujours, et sont psychologiquement toujours aussi impactantes. Il ne s’agit pas toujours de transphobie, d’ailleurs, parfois « simplement » d’agressions sexistes. Pour survivre sans céder à la psychose, j’ai tendance à cesser de penser au risque – sinon, je risque de rester cloîtrée chez moi – et à prendre tout de même, par réflexes conditionnés j’imagine, les précautions qui s’imposent. En fait, ce n’est pas moi, qui suis la plus crispée au sujet des agressions : c’est mon copain, qui est complètement terrifié. Et je le comprends, même si j’essaie, évidemment, de le rassurer, régulièrement. Il a bien vu que les rues n’étaient pas sûres pour moi, et je ne peux que l’admettre. Je ne lui en veux pas de vouloir que je lui donne régulièrement des nouvelles par SMS, d’insister pour que je sois raccompagnée en voiture, bref, de s’inquiéter.

En fait, pour tout dire, je m’en veux de lui occasionner tant de soucis ; d’un autre côté, je ne souhaite pas non plus m’enfermer, et je sais aussi que ce n’est pas ce qu’il souhaite. J’aimerais que tout soit plus simple.

Que dire d’autre ? Je m’engage dans des associations, je chronique pour un podcast (Ludologies… tiens d’ailleurs je n’ai pas écrit de billet dessus, à part quand j’avais été invitée), je suis toujours très occupée, tant et si bien que je peine à participer à un challenge d’écriture, alors qu’écrire, j’aime effectivement ça. D’ailleurs, en parlant d’écriture, et j’en ai déjà parlé ici, je participe à des projets d’édition, toujours en tant que collaboratrice ; d’un côté, deux articles pour un ouvrage collectif ; d’un autre, une préface pour un roman. L’avantage, c’est que pour une fois, ce sont des travaux rémunérés. C’est certes bon pour le compte en banque, mais aussi pour l’estime. Cela fait du bien.

J’arrive à remettre un pied dans le monde du jeu de rôles, et je consacre un peu plus de temps à jouer aux jeux vidéo. J’intensifie ma pratique de l’escrime, je pense régulièrement à des idées de costumes en vue de représentations ; je pense que ça me fait du bien, ça aussi ; cela me permet de penser à autre chose. Et puis, ce sont mes passions, c’est ce qui me fait toujours vibrer. Dans l’idéal, j’aimerais pouvoir publier sur ces sujets, me professionnaliser un peu, pourquoi pas ? L’un de mes scénarios les plus appréciés est en cours de finalisation dans sa rédaction, j’espère bien étudier les moyens d’en produire une version imprimée, et de la proposer.

« Mener une transition » n’est pas une fin en soi ; il s’agit de vivre sa vie. Les contraintes structurelles sont si nombreuses qu’on en risque, malheureusement, de perdre de vue l’objectif.

Quand j’y pense, j’ai des projets plein la tête. Reste à concrétiser.

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