Essai

Une discrimination, c’est quoi ?

Pour pouvoir parler de discrimination, il faut d’abord introduire la notion de norme.

Une norme est une règle culturelle, explicite ou implicite, définissant ce qui est considéré comme habituel et attendu dans une société. Il s’agit de quelque chose de très contextuel à une région et à une époque. Ainsi, la France du début du XXIe siècle commence à considérer la tauromachie comme discutable mais continue de pratiquer massivement le gavage des oies, tout en s’offusquant des pèches sanglantes à la baleine au large de la Norvège.

La norme est effective à tous les niveaux de la vie des individus, régissant la façon de manger, de s’habiller, de se désigner, de désigner les autres, de leur parler (et de quel sujet), de se déplacer,  d’agir (que ce soit en société ou même lorsque l’on est seul) ; elle est véhiculée par l’entourage familial, la tradition, les médias (y compris Internet), l’école (que ce soit par l’entourage amical ou par les professeurs), la religion, mais également la loi.

En effet, le fait qu’un comportement soit explicitement légal entraîne souvent une légitimité sociale ; on l’a constaté avec les évolutions de sondage vis-à-vis du Mariage Pour Tous ; en quelques années à peine, il y a beaucoup plus de personnes en France qui soutiennent la possibilité pour des couples homosexuels de se marier, alors que la situation n’a pas pu tant évoluer en un si court intervalle (on en est à plus de 2/3 d’approbation, et ça grimpe encore).

La discrimination est la manière dont la norme corrige tout ce qu’elle n’autorise pas, tout ce qui sort de son cadre.

Discrimination

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Lettre ouverte au groupe Oubéret

Bonjour,

Vous ne me connaissez pas, aussi me semble-t-il utile de me présenter. Je m’appelle Selene Tonon, et je suis une femme de 29 ans. Passionnée d’univers fantastiques depuis mes plus jeunes années, j’ai concrétisé ma passion l’espace d’un weekend à la dixième édition du festival Cidre & Dragon, à Merville-Franceville, où j’ai pu assister au concert où vous teniez représentation en seconde partie. Nous étions alors le samedi 17 septembre, au soir.

J’ai découvert votre groupe, que je ne connaissais pas, en toute honnêteté. J’ai beaucoup apprécié le début de votre prestation, vous avez beaucoup de talent et vous avez réussi à chauffer la foule comme nul ne saurait le faire à votre place. Même la pluie ne suffisait pas à ternir l’ambiance générale, la musique était de bonne qualité, d’une interprétation sûre. Sans avoir l’habitude de danser, il était aisé et motivant de rejoindre la foule et d’improviser les quelques pas, exhortés par votre chanteur, très charismatique. Jusqu’à ce que vienne l’une de vos chansons, que je suppose avoir pour titre “La reine déneige”, ayant depuis consulté votre discographie. (suite…)

T’as quoi contre ton prénom de naissance ?

Cette question ne m’a pas été posée telle quelle… mais elle se ressent régulièrement, en filigrane, lors de conversations. Elle transparaît, notamment, dans des incompréhensions assez régulières, et dans des propos maladroits. Pour donner quelques exemples parmi tant d’autres, j’ai parfois constaté que certaines personnes tenaient à mentionner mon prénom de naissance au moins une fois au cours de chaque rencontre, comme pour bien me rappeler qu’elles m’avaient connue avant que je décide d’en changer ; de la même façon, il m’arrive de lire la perplexité dans les yeux de mon interlocuteur lorsqu’il mentionne délibérément mon ancien prénom et que je réagis par une expression contrariée (et parfois, en toute honnêteté, je me retiens de réagir car j’anticipe son impact, et je n’ai pas envie de me justifier).

prénom naissance

Le « sexe » du nouveau-né est une information souvent décisive pour décider de son prénom

À vrai dire, je dois reconnaître que jusqu’à récemment, je n’avais rien contre mon prénom de naissance. Au contraire, pour tout avouer, il me plaisait plutôt. J’ai, en réalité, été contrainte d’en changer parce qu’il s’agit d’un prénom masculin. Plus précisément, parce que dans notre contexte actuel, on le considère comme masculin (ce qui répond à une norme, on en conviendra). On remarquera d’ailleurs, par exemple, que certains prénoms sont masculins dans les pays anglophones et féminins en francophonie ; parfois c’est l’inverse ; parfois c’est encore plus compliqué que ça (ça peut même fluctuer selon les époques et les régions). (suite…)

Une transition, ça se termine quand, comment ?

La question m’a été posée de bien des manières, par plusieurs personnes de ma connaissance.

  • Quand est-ce que tu arrêteras de te dire transgenre, et que tu te diras simplement femme ?
  • Le traitement dure combien de temps ?
  • Est-ce qu’à un moment, on peut dire qu’on devient cisgenre ?
  • Quand est-ce qu’on peut dire qu’on a terminé sa transition ?

 

Peut-on déterminer une date de fin de transition ?

Peut-on déterminer une date de fin ?

 

Pour toutes ces questions, la réponse est plus ou moins la même : transgenre, c’est pour la vie (et même au-delà, mais j’y reviendrai). Pour bien comprendre cela, il faut revenir sur le concept de transition. (suite…)

Papers, please : un jeu cruellement d’actualité ?

Papers, please est un jeu vidéo qui m’a intéressée dès sa sortie sur PC, en août 2013. En quelques mots, on incarne un agent de l’immigration, chargé de contrôler les papiers des personnes souhaitant traverser la frontière d’un pays totalitaire à l’ambiance clairement soviétique. Le jeu en lui-même demande des capacités d’observation, c’est une évolution du jeu des 7 différences avec une difficulté progressive ; les conditions d’entrée sont de plus en plus strictes et il faut vérifier de plus en plus d’éléments au fur et à mesure du jeu. L’enjeu est matérialisé par une paie au mérite, cette dernière dépendant du nombre de personnes à qui l’on permet de passer la frontière, tout en sachant que des retenues sur salaire sont décomptées à partir de la troisième erreur au cours de la même journée. Il est impossible de mettre le jeu en pause pour réfléchir et une certaine tension est maintenue pour pousser à la faute.

Le jeu a été testé par Usul, qui en donne un bel aperçu en dix minutes dans cette vidéo.

L’intérêt majeur réside dans les choix moraux que présente le récit développé. Selon les acceptations et les refus décidés par le joueur, le scénario peut prendre plusieurs embranchements (il y a une vingtaine de fins différents, dont très peu peuvent être considérées comme étant « bonnes ») ; mais même en-dehors de cette narration, les dilemmes sont nombreux.

Dari Ludum

Faut-il le faire arrêter, le refouler à la douane, ou accepter ses papiers en règle ?

Par exemple, après avoir laissé passer un homme, on apprend qu’il est suivi par son épouse ; or les papiers de cette dernière ne sont pas en règle : faut-il faire une entorse au règlement, quitte à assumer la retenue sur salaire ? Encore à un autre moment, un homme est signalé par les journaux comme étant le meurtrier de son épouse : faut-il le faire arrêter, lui bloquer l’accès au territoire, ou écouter ses arguments lorsqu’il plaide sa cause en criant au complot médiatique ?

Chaque jour est conclu par un bilan comptable précisant le prix du loyer, du chauffage et de la nourriture ; et si le salaire n’est pas suffisant, ça signifie que tout ne pourra pas être payé et que des membres de la famille pourront tomber malades, puis mourir s’ils ne sont pas soignés (et les médicaments coûtent cher)… Une connexion empathique se construit et il devient difficile de prendre les décisions avec un recul suffisant, si bien que le comportement du joueur peut, à son insu, devenir cruel envers ces inconnus qui défilent au bureau des douanes.

C’est dans ce contexte que plusieurs éléments apparaissent dans la narration, et qui m’interpellent au regard de l’actualité que nous vivons. (suite…)