Récit de vie

2 ans de traitement hormonal : l’occasion d’un bilan

Je ne savais même pas si je devais écrire un billet pour l’occasion. Pour le premier anniversaire, c’était évident. Pour le second, moins. Est-ce que je célébrerai le troisième, le quatrième ? Est-ce que ça va vraiment devenir une date importante dans ma vie ? La page ne mérite-t-elle pas d’être tournée ?

J’avais esquissée une première réponse en m’interrogeant sur l’éventuelle fin d’une transition… lequel concept mériterait d’ailleurs un autre billet pour décortiquer un peu à quel point il a tendance à focaliser toute l’attention alors qu’il n’est que l’émanation directe d’une transphobie globale ; en d’autres termes, son existence-même est révélatrice de l’hostilité que la société nous renvoie. Je détaillerai dans un article ultérieur.

On pourrait d’ailleurs aussi se questionner de nouveau sur la pertinence du début de traitement hormonal comme marqueur fort. Ma transition sociale avait déjà commencé depuis plusieurs mois, il y a deux ans. Il y a eu d’autres jalons, d’autres moments forts. C’est probablement le plus important d’entre eux pour moi, et dans un parcours visant pour objectif le bien-être, il semble que la subjectivité puisse trouver sa place.

Je me suis dit que c’était toujours intéressant de faire le point, en fait. Alors allons-y !

Cadres

Je sais que mon corps continue à évoluer suite aux effets du traitement. Cela m’apporte du bien-être, mais j’avoue ne plus trop faire attention aux changements physiques. Je pense que mes amis doivent bien mieux les remarquer que moi. Dès lors que mon apparence me permettait déjà d’être considérée sans hésitations telle que je suis, cela me suffisait ; ensuite, certes, le reste n’est forcément que gain au moral et encouragements. C’est toujours plaisant de pouvoir apprécier son reflet dans le miroir, surtout quand les constats ne sont pas liés qu’aux traits de visage mais aussi aux formes que le corps développe, peu à peu. La silhouette se féminise (d’après des standards, évidemment, toujours), et je ne peux pas nier que cela m’enchante.

Comme je le disais il y a un an, c’est surtout avec le monde administratif que je rencontre désormais des problèmes. La situation n’a néanmoins pas évolué de façon notable. J’ai une nouvelle carte de bus, avec la bonne photo et le bon prénom, mais rien d’autre ne peut être vraiment ajouté à cette très courte liste des changements dont j’ai pu profiter cette année. Je devais être témoin d’un mariage, mais cela imposait à mon état civil d’être prononcé à haute voix devant tous les invités, ce qui n’était pas acceptable ; une dérogation a été demandée par les mariés au procureur, mais ce dernier n’a pas répondu. J’ai vraiment hâte de pouvoir faire changer au moins mes prénoms.

Ce qui est tout de même compliqué à gérer, régulièrement, c’est les violences verbales passives, qui sont très fréquentes ; tous les propos qui nient qui je suis, sans même trop y penser. Les amis bien intentionnés qui parlent de contraception masculine comme si les organes génitaux avaient un genre, alors qu’ils me connaissent pourtant ; ou du sexe d’un enfant à naître, comme s’il s’agissait d’une question fondamentale, entretenant l’idée que les personnes cisgenres seraient une norme jusqu’à preuve du contraire ; ou bien encore des règles comme étant constitutif de ce qu’est « être une femme ». Parfois j’ai aussi l’impression que certaines personnes cisgenres ne me parlent que du sujet de la transidentité, et c’est un peu pénible parce que j’ai l’impression que pour ces personnes, je n’existe que sur cette dimension, je ne suis qu’une personne transgenre et rien d’autre. Et puis il y a les blagues récurrentes et omniprésentes dans les médias et les festivals, se riant des travestis ou des femmes transgenres (sans que la différence ne soit toujours très très claire d’ailleurs), les hommes qui se déguisent en fille avec des robes roses à paillettes parce qu’ils trouvent ça vraiment trop drôle et ridicule, les ressorts comiques qui insinueraient que je serais une fraude ou une anomalie.

Et puis maintenant, il y a aussi des violences verbales actives et récurrentes, du harcèlement sur Internet provenant de communautés en ligne particulièrement réactionnaires… mais je pense avoir appris à lutter et à ne pas me laisse faire, sans que cela ne m’impacte spécialement. Ils perdent surtout leur temps, et si cela peut permettre à d’autres personnes transgenres de ne pas être touchées par la foudre, je veux bien servir de paratonnerre.

Les agressions de rue sont beaucoup plus rares qu’en début de transition (et qu’avant de commencer le traitement, surtout), mais elles arrivent toujours, et sont psychologiquement toujours aussi impactantes. Il ne s’agit pas toujours de transphobie, d’ailleurs, parfois « simplement » d’agressions sexistes. Pour survivre sans céder à la psychose, j’ai tendance à cesser de penser au risque – sinon, je risque de rester cloîtrée chez moi – et à prendre tout de même, par réflexes conditionnés j’imagine, les précautions qui s’imposent. En fait, ce n’est pas moi, qui suis la plus crispée au sujet des agressions : c’est mon copain, qui est complètement terrifié. Et je le comprends, même si j’essaie, évidemment, de le rassurer, régulièrement. Il a bien vu que les rues n’étaient pas sûres pour moi, et je ne peux que l’admettre. Je ne lui en veux pas de vouloir que je lui donne régulièrement des nouvelles par SMS, d’insister pour que je sois raccompagnée en voiture, bref, de s’inquiéter.

En fait, pour tout dire, je m’en veux de lui occasionner tant de soucis ; d’un autre côté, je ne souhaite pas non plus m’enfermer, et je sais aussi que ce n’est pas ce qu’il souhaite. J’aimerais que tout soit plus simple.

Que dire d’autre ? Je m’engage dans des associations, je chronique pour un podcast (Ludologies… tiens d’ailleurs je n’ai pas écrit de billet dessus, à part quand j’avais été invitée), je suis toujours très occupée, tant et si bien que je peine à participer à un challenge d’écriture, alors qu’écrire, j’aime effectivement ça. D’ailleurs, en parlant d’écriture, et j’en ai déjà parlé ici, je participe à des projets d’édition, toujours en tant que collaboratrice ; d’un côté, deux articles pour un ouvrage collectif ; d’un autre, une préface pour un roman. L’avantage, c’est que pour une fois, ce sont des travaux rémunérés. C’est certes bon pour le compte en banque, mais aussi pour l’estime. Cela fait du bien.

J’arrive à remettre un pied dans le monde du jeu de rôles, et je consacre un peu plus de temps à jouer aux jeux vidéo. J’intensifie ma pratique de l’escrime, je pense régulièrement à des idées de costumes en vue de représentations ; je pense que ça me fait du bien, ça aussi ; cela me permet de penser à autre chose. Et puis, ce sont mes passions, c’est ce qui me fait toujours vibrer. Dans l’idéal, j’aimerais pouvoir publier sur ces sujets, me professionnaliser un peu, pourquoi pas ? L’un de mes scénarios les plus appréciés est en cours de finalisation dans sa rédaction, j’espère bien étudier les moyens d’en produire une version imprimée, et de la proposer.

« Mener une transition » n’est pas une fin en soi ; il s’agit de vivre sa vie. Les contraintes structurelles sont si nombreuses qu’on en risque, malheureusement, de perdre de vue l’objectif.

Quand j’y pense, j’ai des projets plein la tête. Reste à concrétiser.

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Pourquoi, une princesse ?

J’ai entendu plusieurs fois la même remarque au niveau du nom de ce blog : Wakening Princess, c’est quand même caricatural. On peut être une femme sans être une princesse, et ce serait quand même un peu binaire et sexiste que de considérer que la féminité se doit d’être associée au rose, aux paillettes et aux belles robes. On peut être une femme sans oublier sa pantoufle de vair et sans attendre le prince charmant ! L’expression d’une féminité caricaturale n’est pas nécessaire pour être femme, ce n’est qu’un cliché de plus, une injonction supplémentaire qu’on a tout à fait le droit de rejeter.

Ce à quoi je réponds : mais tout à fait. Et ce n’est pas moi qui ait fait ce raccourci. Une princesse peut tout à fait être une princesse guerrière (et quand bien même, j’aurais eu le droit d’exprimer la féminité que je veux, non mais oh).

 

Xena, princesse guerrière. L’armure est malheureusement inadaptée au combat…

 

De même qu’on peut être une femme, et lutter toute sa vie. C’est d’ailleurs plus ou moins forcé si l’on ne veut pas se laisser marcher sur les pieds. Pour compléter ce constat, je dirais aussi qu’on a le droit de se décourager, de faire des erreurs, de ne pas vouloir se battre, de vouloir penser aussi un peu à autre chose, de ne pas être parfaite.

C’est d’ailleurs mon cas. Parce que la princesse en éveil n’est pas uniquement la femme que je suis, qui prend consistance dans le monde qui nous entoure. Ce n’est pas uniquement ma féminité qui parvient enfin à éclore, après n’avoir été pendant des années qu’un bouton apeuré, pressuré par son environnement. La princesse en éveil est, en fait, représentative de mon univers : celui des mondes de l’imaginaire, du jeu sous toutes ses formes, de la création. En cela, on peut la percevoir aussi comme étant ma créativité qui s’exprime enfin et se dévoile au grand jour. (suite…)

Un an de traitement hormonal… déjà ?

Aujourd’hui, vendredi 13 novembre 2015, cela fait un an, jour pour jour, que j’ai commencé mon traitement hormonal.

Un an… en réalité, je ne sais si je dois dire « déjà ? » ou « enfin ! », les deux notions ayant tendance à s’entremêler quand je regarde un peu en arrière, quand je fais le bilan de toute l’année qui s’est écoulée. J’ai envie de dire « déjà ? », parce que l’année est symbolique, parce que le temps file toujours sans que l’on n’ait de prise sur son écoulement. J’ai aussi envie de dire « enfin ! », parce que de nombreuses périodes étaient difficiles, parce que je pense bien qu’émotionnellement parlant, j’ai passé les plus grosses difficultés d’une transition. En fait, je pense qu’il n’y a pas grand-chose qui puisse être considéré comme plus difficile que de vivre une transition de genre.

Bien sûr, ma transition sociale avait commencé plusieurs mois avant le début de traitement, en témoigne ce présent blog qui est lui-même plus ancien ; mais c’est en accédant aux hormones que j’ai sauté à pieds joints dans ma nouvelle vie.

 

Déjà, j’ai quitté mon emploi. J’étais ingénieure, j’avais un salaire tout à fait convenable, mais j’ai préféré partir : je n’étais pas heureuse dans ce cadre-ci, même au-delà de la thématique du genre. J’étais beaucoup trop stressée, le boulot en question ne me convenait pas, les conditions de travail non plus. Le fait que certains collègues puissent se révéler particulièrement détestables (comportements et discours racistes/sexistes/homophobes, irrespect de mes choix de vie et de mes idées) n’a clairement pas aidé non plus. J’ai, à la place, commencé à m’investir personnellement dans du bénévolat. Au départ en douceur, je devais d’abord m’occuper de moi-même avant de pouvoir aider les autres, et j’avais bien trop à régler dans ma propre vie avant de parvenir à structurer une action collective.

Faire le choix d’une transition hormonale, cela m’a aidée à suivre le même principe dans les autres aspects de ma vie. Prendre le temps de vivre, d’être à l’écoute de ses propres ressentis, fut une véritable libération. Prendre soin de soi est le meilleur cadeau que l’on puisse se faire. Cela passait également, pour moi, par le fait de cesser de se laisser porter par le courant et de vivre par défaut sans réellement tenir de cap. (suite…)

La transition, pourquoi faire ?

On peut se poser la question. Après tout, à quoi bon ? À quoi bon effectuer un travail sur soi, tâcher de s’accepter, remettre en cause tout ce que l’on a appris ? À quoi bon briser les interdits et les tabous, surprendre son entourage, si c’est pour risquer de le perdre ? Pourquoi mettre en danger ses relations sociales, son cercle familial ? Pourquoi renoncer à la sécurité dans la rue, à la sérénité dans la rencontre de nouvelles personnes ? Pourquoi devenir un objet de débats dont la liberté est mise en cause par ceux et celles qui se permettent d’avoir leur mot à dire… sur nos vies ?

Car c’est de cela qu’il s’agit : en sortant « du placard » (c’est de là que vient l’expression « coming-out », si vous la connaissez), en acceptant sa transidentité et en commençant une transition (sociale, hormonale, administrative ; quelle qu’elle soit), on sort de la citoyenneté au sens où elle est entendue de manière habituelle, et on devient un sujet politique qui n’a plus réellement le droit d’être sans que cela soit porté au débat et remis en cause par certaines personnes. On sort de la norme en modifiant son corps qui sort ainsi de ses standards, ou même simplement en acquérant une forme de socialisation à laquelle on n’est pas censé avoir accès. Du point de vue de la plupart des croyances officielles et surtout des dogmes, on devient une abomination : c’est le niveau supérieur de l’hérétique, qui se contente d’avoir les mauvaises idées. Nous accédons au statut de mauvaises personnes, et nos corps sortent de ce qui est acceptable et de ce qui devrait être. Plus généralement (mais pas sans influence des religions et de leur rayonnement culturel), on est ni plus ni moins des monstres dans le regard des gens.

Le cliché de la personne trans, c’est celui de la prostituée du bois de Boulogne (ou autres), de la personne travestie qui n’est pas crédible un seul instant et qui apparaît encore une fois comme monstrueuse aux yeux du peuple. C’est un épouvantail que l’on brandit en mise en garde pour les personnes qui seraient tentées de s’éloigner des normes du genre qui leur a été attribué à la naissance. Et ça fonctionne vraiment très bien : pendant des années durant, nombre d’entre nous demeure bien sagement dans le rang, souffrant en silence afin de ne point s’aliéner, afin de ne pas commettre d’interdit social, d’éviter s’exclure de facto de la société en intégrant une minorité tournée en ridicule par la culture populaire. Les personnes trans dans leur majorité ne révèlent jamais leur transidentité, et finissent par mourir (que ce soit de leur suicide ou non) sans jamais admettre leur différence.

Il est donc très légitime de s’interroger. Est-ce que ça vaut le coup, vraiment, de ne plus faire partie de la norme sociale, de s’éloigner des stéréotypes pour enfin assumer son identité et la façon dont on souhaite s’exprimer ? Est-ce que ça vaut le coup, de modifier son corps de façon irréversible afin de donner à autrui une image plus proche de ce qui est attendu lorsque l’on souhaite un tel retour ? Dans mon cas, est-ce qu’il fallait vraiment que je féminise mon corps avec des hormones afin de pouvoir être une femme aux yeux des autres alors que j’aurais pu me contenter de savoir qui je suis sans en parler, et en niant le regard d’autrui ?

Comme souvent, chaque personne saura trouver ses propres réponses.

Pour ma part, j’ai fini par réaliser que ce rôle masculin (pour autant dénué de virilité) que je m’imposais afin de maintenir les convenances sociales… me rendait, en fin de compte, vraiment malheureuse. Qu’il m’était, en réalité, impossible de continuer dans cette voie, niant perpétuellement ce que j’étais. Me mentir n’avait finalement pour effet que de me rendre éternellement insatisfaite et malheureuse, alors que j’avais matériellement et socialement tout ce qu’il semblait que je doive avoir pour connaître le bonheur. Un travail bien payé, des amis, une famille aimante et m’ayant toujours soutenue dans mes choix… la peur de perdre tout cela contribuait néanmoins à me retenir de faire le pas. J’ai fini par réaliser que quel que soit mon déguisement au quotidien, quel que soit le rôle que je jouais, j’étais déjà différente. Mon décalage par rapport aux autres ne cessait finalement de se confirmer. Ma frustration était vaine : je me niais, je m’empêchais d’être ce que j’étais réellement, mais en le faisant je ne m’excluais pas moins. Car ma différence, je la portais en moi, et je ne parvenais pas suffisamment bien à jouer la comédie pour rentrer dans le rang.

J’ai compris que je n’avais aucune tare psychologique et que mon identité de genre n’était pas une passade ou un fantasme ; quoi qu’il en soit, que je n’avais pas à avoir honte pour quelque raison que ce soit. Ce fut difficile et cela m’a pris bien des années. C’est en réfléchissant au passé, en faisant des rétrospectives, que je me suis rendue compte qu’en effet, je n’ai jamais été un garçon. Qu’en effet, toujours, j’avais eu cela en moi. Que je n’ai pas de souvenirs qui n’incluent cela d’une manière ou d’une autre. Cela m’a aidée à l’admettre, cela m’a aidée à comprendre que cela n’avait rien d’une phase, d’une lubie. Le besoin d’être enfin considérée telle que je suis est devenu peu à peu irrépressible, à mesure que je m’acceptais, que je constatais autour de moi qu’une autre vie était possible, que d’autres avaient franchi le pas, que je n’étais pas obligée de me cacher toute ma vie. J’ai également ressentie la peur de m’y prendre trop tard, d’attendre trop longtemps et de constater finalement que la testostérone aurait sur moi fait bien trop de dégâts. Les moments où je pouvais être moi-même devant d’autres personnes et sans ressentir le moindre jugement de leur part devenaient des bulles de bien-être, m’ôtant un poids que je portais tout au long de ma vie sans même m’en rendre finalement compte. C’est comme un bruit persistant auquel on finit par s’habituer au fil des ans, et qui cesse brusquement. On remarque soudainement qu’il était là, et même qu’il nous dérangeait vraiment, mais que le temps a fini par nous en habituer jusqu’à nous empêcher d’y penser. Le dérangement, dans mon cas, allait jusqu’à m’en rendre malheureuse, car j’étais réduite au silence, je me cachais, je n’exprimais pas réellement ce que j’étais. Mon miroir me renvoyait une image que je ne considérais simplement pas comme la mienne, qui ne m’apportait aucune satisfaction ni reconnaissance. Je n’existais pas vraiment.

J’ai passé plusieurs mois à fréquenter une association, à m’y présenter sous mon prénom et genre revendiqués, habillée telle que je le souhaitais, maquillée, coiffée ; mais sans pour autant avoir débuté de traitement hormonal d’aucune sorte. Au début, je venais habillée en garçon, et je me changeais dans un petit local sur place. Puis, au fil des semaines, j’ai osé, j’ai fini par me changer chez moi en sortant du travail, à sortir occasionnellement ainsi, mais toujours pour voir spécifiquement des gens, pour aller à un endroit précis, car c’était risqué, car je me sentais en insécurité. Au bout d’un temps, l’insécurité n’était plus tenable, j’avais besoin de liberté. J’avais besoin de la liberté d’être moi, de ne plus être considérée comme un homme travesti, de pouvoir me regarder et m’apprécier dans le miroir, de cesser d’avoir peur et de me déprécier. Parfois, je me disais, « c’est encore une idée que je me fais ». « Je m’ennuie, de toute évidence, cela m’aide à combattre l’ennui que d’expérimenter mon genre, et du coup je vais mieux, c’est tout. » Drôle de définition de l’ennui alors que j’avais déjà un nombre incalculable de projets en tête et un nombre encore plus grand de jeux vidéo qui attendent et que je n’ai pas encore touché (et alors que c’est une de mes passions), drôle de façon de s’ennuyer alors qu’on a déjà une montagne de choses à faire. Mais non, je « m’ennuyais ». Et alors que j’essayais de mettre le sujet de ma transidentité de côté, de me consacrer à mes projets, je constatais que mon moral descendait en chute libre. À la nuit venue, systématiquement, j’étais en larmes.

La transition sociale s’est imposée pour toutes ces raisons. Suivie, de très près, par le traitement hormonal. Parce que je ne pouvais pas endosser trop longtemps l’image d’un homme travesti, c’était au-dessus de mes forces. Il me fallait sortir de cette zone afin de réellement trouver la sérénité. Et désormais… la sérénité, je l’ai plutôt trouvée. Tout n’est pas parfait, mais c’est en bonne voie.

Bien sûr, il y a des points négatifs. Je suis au chômage, et j’ai un peu peur de la précarité, mais pour le moment je touche encore des allocations, donc ça va. Et puis, avec mes diplômes, je pense qu’à l’avenir je pourrai trouver un emploi, du moins j’espère ; mais pour le moment, j’ai l’impression qu’il n’est pas encore temps, quatre mois de traitement hormonal ne suffisent pas, je suis encore « détectable » en tant que personne trans et l’on risquerait de me discriminer pour cette raison. Parfois, on me regarde encore un petit peu de travers dans la rue, mais globalement, là aussi, ça va. Mais j’ai beaucoup de chance là-dessus, j’en suis consciente.

Y’a aussi des points positifs. Déjà, je vis désormais mon identité au grand jour, je n’ai plus l’impression de me cacher. Tout mon entourage est désormais au courant et me désigne au féminin, y compris dans mon activité sportive (de l’escrime artistique) où j’ai été totalement acceptée ; mes propres parents ont acceptée ma transition et me soutiennent même activement, et en cela, encore une fois, j’ai une chance inouïe (et bien trop rare). Il y a désormais de nombreuses personnes, que je ne connaissais pas avant d’avoir débutée la transition, et pour qui me considérer comme un homme serait farfelu. Ma colocataire en est un exemple. Mon copain également. Je ne savais pas que j’aurais un jour un petit ami, je me pensais lesbienne, mais à la réflexion, les étiquettes en terme de sexualité n’ont plus vraiment beaucoup de sens quand j’essaie de me les appliquer. Je n’ai pas de mal à imaginer que d’autres s’identifient à ces libellés, mais quand il s’agit de moi, ils perdent en sens. Est-ce qu’en tant qu’autoproclamée lesbienne, je devrais me fermer à toutes les possibilités, simplement parce que je m’identifiais à cette sexualité ? J’ai cessé de voir les personnes en terme de genre et j’ai oubliée la question génitale, que je trouve superflue et clairement séparée de la réalité des individus. Les charmes classiquement considérés comme féminins, j’y suis toujours sensible, mais j’ai réalisé qu’ils n’étaient pas les seuls à pouvoir m’affecter ; et que si en général, les hommes n’avaient pas forcément ma préférence, il y en avait un, au moins, qui avait su éveiller mon cœur et qui le fait désormais battre.

Je suis détendue, heureuse. Bien sûr, ma vie est beaucoup plus dangereuse qu’avant. Je pense même que je ne pourrai pas aller voter, vu qu’on risque de dire mon nom d’état civil à voix haute et de m’appeler monsieur alors que ça ne peut plus cadrer avec mon apparence, que ça attirerait donc forcément les regards des gens et que je serais ainsi en inconfort dans mon voisinage. Je tâche de ne pas m’y arrêter, je tâche de ne pas penser au négatif. Je m’occupe de moi, je prends soin de moi, je pense à mon copain, je tâche de prendre appui sur mon propre bonheur pour pouvoir aider les autres, qui seraient dans le même cas que moi ; en écrivant ce journal d’une part, en m’impliquant dans l’associatif d’autre part. Je peux m’épanouir, être reconnue enfin pour ce que je suis ; on m’appelle madame dans les magasins, sans me regarder de travers, parfois même sans hésiter. Je peux m’exprimer, être naturelle. Je fais d’ailleurs, enfin, plus attention à ma propre santé. Je suis en meilleure harmonie avec mon propre corps, je porte une plus grande attention à ce que je ressens, à mes besoins. D’ailleurs, j’ai plutôt intérêt, vu que la plupart des médecins ne sont pas vraiment formés à l’éventualité d’une personne comme moi, et vont avoir tendance à tout inculper au traitement hormonal, j’en suis consciente. Bon, j’ai pris un peu de poids, sans doute à cause des hormones et de cette sensation de faim que j’ai l’impression qu’elles me procurent, mais je fais attention, j’arrive même un peu à perdre. En parlant de perdre : j’ai perdu des amis. J’en ai gagné d’autres. Je me suis éloignée de certaines personnes, mais j’ai eu la chance de pouvoir me rapprocher d’autres. J’ai parfois un petit pincement au cœur quand je pense à certaines personnes qui se sont révélées transphobes, et qui m’ont tourné le dos. Heureusement qu’elles n’avaient pas de poids dans ma vie, dans mon quotidien.

Je ne regrette rien, bien au contraire ; ou du moins, parfois, il m’arrive de me dire que j’ai perdu bien du temps par le passé… mais peut-être aussi n’étais-je simplement pas prête. Peut-être cela avait-il besoin de temps pour s’affirmer face à la société dans laquelle nous vivons. Dans un autre monde, j’aurais pu être moi-même depuis toute petite, mais on vit dans celui-là, on s’adapte. Et puis, je l’ai déjà, dit, mais j’ai de la chance. Une chance énorme. Je suis blanche, de milieu aisé, j’ai de l’éducation, des diplômes. Je présente bien, ma transition se passe bien, je sors rapidement de l’ambiguïté, je ne perturbe pas trop les gens dans leurs conceptions des choses à cause de mon apparence. Cela m’aide beaucoup à bien vivre leur quotidien. J’en connais, des tas, des personnes comme moi, mais qui n’ont pas eu la même chance. Des personnes qui sont méprisées par leur entourage et qui sont obligées de s’en éloigner, de leur propres parents parfois. Des personnes qui sont menacées de mort par celles qui leur ont donné naissance, des personnes qui ont été contraintes à la prostitution, qui sont actuellement dans la précarité. Des personnes qui ont eu l’obligation de consulter des psychiatres alors qu’elles n’en avaient ni le réel besoin ni l’envie, qui ont perdu un temps fou à cause des structures autoproclamées officielles. Des personnes qui sont tous les jours remise en cause dans leur identité en public car désignées de manière inconfortable pour elles, sans égard pour leur identité ou leur apparence. Des personnes dont l’identité est niée par les proches, qui négocient, essaient de convaincre que ce n’est qu’une lubie, qu’une phase, que la personne se trompe.

J’en connais des tas. J’ai de la chance.

Mon témoignage est positif. Il montre que c’est possible. Il montre que oui, une personne trans peut connaître le bonheur. N’en déplaise, nous le pouvons, et cela ne dépend pas que de nous.
Cela dépend des proches et de leur soutien, de la famille et des amis, du cadre social dans son ensemble. Cela dépend aussi de vous, qui lisez. Si vous connaissez une personne trans dans votre entourage, ou quand vous croiserez une personne trans dans la rue… c’est votre responsabilité qui entre en jeu.

Comment tu sais que tu es une fille ?

Je ne sais pas à quel moment exactement j’ai compris ma transidentité. D’autant que la difficulté de l’acceptation nuit à la compréhension et trouble le jugement, si bien qu’il est très compliqué de faire le tri dans les souvenirs, les ressentis et les pensées qui ont accompagné ma prise de conscience de ce que je suis.

Le plus lointain souvenir s’y rapportant remonte à ma prime enfance. Je ne me souviens que de quelque chose de flou. Quelqu’un sonnait ou tapait à la porte, je ne sais même plus de quelle maison il s’agissait, s’il s’agissait du domicile de mes parents ou de celui de quelque parent éloigné. À l’époque, j’avais les cheveux plutôt longs, qui me descendaient un peu sur les yeux, je crois. J’ai ouvert la porte. Le monsieur m’a appelée jeune fille, ça, je m’en souviens très distinctement. J’ai été perturbée. Et… le souvenir s’est suffisamment gravé dans ma mémoire pour que je m’en souvienne encore. Je pense que si la fausse méprise de cette personne m’a tant marquée, c’est qu’elle faisait effectivement écho à des ressentis que je ne m’expliquais pas encore, que je ne comprenais pas.

Plus tard, vers l’age de huit ans, j’ai souffert d’une dépression pour le moins sévère.  Je ne jouais plus, ne riais plus. J’étais apathique, songeuse en permanence, je regardais la vie en niveaux de gris. Je regardais les autres enfants jouer et chahuter avec le sentiment que je n’étais pas comme eux, que j’étais en décalage, que ce qu’ils faisaient n’avait ni sens ni intérêt. Je pensais à la mort, je concluais déjà que nous disparaissions alors totalement, par l’esprit comme par le corps. Je me demandais à quoi bon vivre, tout en étant terrifiée par l’idée de disparaître un jour, tout en étant horrifiée par le concept de disparition. Terrifiée, car oui, cela m’inspirait une véritable terreur. Je contemplais l’infinité de l’échelle du temps en ne parvenant ni à accepter que le miens puisse arriver un jour à son terme, ni qu’il puisse s’étirer indéfiniment. La fin m’horrifiait, son absence me donnait le vertige. Dans tous les cas, je ne supportais pas l’idée que mon être puisse cesser d’exister, que ma pensée s’éteigne. J’ignore encore s’il s’agissait d’un état en lien direct avec ma transidentité. Du moins, je ne peux en avoir la certitude. Il faut néanmoins comprendre que cette dépression n’a pas cessé suite aux consultations psy qui ont pu se succéder au cours des années. En réalité, elle est juste passée en arrière-plan. Elle ne m’a pas empêchée d’avoir des moments de joie, elle s’est faite discrète. Elle m’empêchait surtout de dormir la nuit, elle m’isolait et confirmait mon exclusion sociale. Vers l’age de dix ans, on m’a diagnostiquée comme étant une enfant intellectuellement précoce. Cela m’a rendue arrogante, prétentieuse, m’a donné des justifications à m’isoler encore plus… mais n’a pas suffit, à l’époque, à me permettre de réellement comprendre mon désespoir.

Je me suis réfugiée dans les jeux vidéo et la fiction dès le plus jeune age ; mais cela a duré tout au long de ma vie. Lorsque le choix était donné d’un personnage féminin, il avait systématiquement ma préférence, sans que je ne comprenne pourquoi, sans que je ne me le formule vraiment. Cela me représentait mieux. J’en ai toujours conçu une certaine honte. J’avais malheureusement bien conscience du fait que je n’étais pas censée me projeter de cette manière, que c’était interdit… mais je me sentais mieux, je me ressentais mieux, je vivais par procuration. Lorsqu’un jeu, un film ou un livre avait par plaisir une héroïne ou un personnage féminin fort, je m’y identifiais, je ressentais plus facilement ses sentiments, je faisais preuve de plus d’empathie, je me sentais à sa place. À sept ou huit ans, je me suis mise à lire des « Livres Dont Vous Êtes Le Héros ». Le Héros était bien rarement une héroïne, mais c’était parfois le cas ; et dans ce cas-là, je dévorais l’ouvrage ; je cherchais d’ailleurs préférentiellement à lire de tels livres. J’ai même trouvé une bande dessinée, à l’époque, qui était conçue dans le même principe, avec un personnage neutre d’apparence. Ce personnage s’appelait Camille et son visuel androgyne permettait sa représentation mixte pour la plupart des planches ; le livre m’invitait parfois à lire une certaine page si j’étais une fille, une certaine autre si j’étais un garçon. Mon choix n’était jamais le second. Je me souviens très bien de ce livre, mais malheureusement pas de son titre, que je n’ai pas retrouvé…

L’adolescence s’est déroulée sans que je ne la remarque. Mon corps n’évoluait pas, ou du moins je n’en avais pas l’impression. Cela ne me concernait pas. Je restais enfermée dans mes jeux. Après le jeu vidéo, j’ai en parallèle découvert le jeu de rôles, vers l’age de douze ou treize ans. Mon premier personnage fut une femme. La plupart des suivants aussi, y compris au cours de mes études. Les rares hommes que je tentais d’incarner, c’était en pure perte ; non point en termes de performance mais bien d’implication et de réelle empathie. Je n’incarnais pas vraiment ces quelques personnages masculins, je les suivais de loin et ne faisais qu’essayer de mettre en oeuvre des caricatures. Je ne pouvais les ressentir, les vivre, tel que je le faisais avec les avatars correspondant à mon identité refoulée et frustrée ; je ne pouvais m’en servir de refuge et de vécu par procuration. À l’age de treize ans, lorsque j’ai utilisé un logiciel pour rattraper un retard scolaire en espagnol (après un déménagement qui m’imposait un changement de langue vivante), je répondais systématiquement dans mon micro « yo soy una mujer » (je suis une femme) plutôt que « soy un hombre » (je suis un homme), sans réussir à comprendre pourquoi il m’était si confortable de faire ainsi et pourquoi je ne pouvais me résoudre à l’autre proposition. J’en concevais une forte honte, et n’en ai d’ailleurs jamais parlé en-dehors de ces lignes, comme de nombreux autres éléments dévoilés ici.

La scolarité fut un enfer. Mise à l’écart, j’aggravais la situation en me réfugiant dans ma tour d’ivoire, d’où je toisais le monde de manière méprisante. Je me considérais comme supérieurement intelligente à ces imbéciles, et c’est pour cela qu’ils me rejetaient et se complaisaient dans leur médiocrité. Ma souffrance sociale est arrivée à son zénith lorsque j’ai subi un très important harcèlement homophobe. Manquant autant de virilité que j’étais brillante dans ma scolarité, j’ai été pendant plusieurs jours, lorsque j’étais en classe de première, insultée en permanence par une ou deux dizaines de personnes, dont je ne connaissais même parfois pas le nom. Mes parents ont assez vite remarqué que je ne parlais plus, que je restais totalement muette une fois rentrée à la maison, que j’étais encore plus perturbée et mal dans ma peau que d’habitude. Ils ont contacté les autorités scolaires, qui ont mis fin à la crise… en conséquences, la moitié de l’école a cessé de me saluer et de m’adresser la parole (probablement parce que j’étais « une balance », parce que je m’étais plainte). Je me suis retrouvée encore plus isolée, et seule, en plus de me sentir inadaptée socialement avec les personnes qui acceptaient de me parler, dont je me sentais encore en décalage, en grave décalage.

Régulièrement, on me rasait la tête pour faire des économies de coiffeur… et parce que je n’avais cure de mon apparence physique, donc je ne protestais pas du tout. À quoi bon entretenir l’image soignée d’un adolescent ? Cela n’avait pour moi pas de sens. Je suis donc restée dans le neutre, un éternel enfant qui s’obstinait à n’adopter aucun code de son genre supposé. J’ai essayé de porter des montres, mais elles finissaient par me brûler la peau ou me gêner, et je les retirais systématiquement, ne les portant qu’en présence de la personne qui pouvaient m’en avoir fait cadeau ; tout ce qui pouvait affirmer ou cultiver une certaine forme de virilité dans mon image était pour moi repoussant, gênant, me plongeais dans un profond inconfort. J’ai porté des t-shirt amples et des jean’s trop grands jusqu’à mes vingt-sept ans et depuis aussi longtemps que peut remonter ma mémoire. J’étais un esprit désincarné, mon enveloppe physique n’avait pas d’importance, mon prénom n’en avait pas non plus d’ailleurs. J’étais un esprit sans corps, car ce corps ne m’appartenait pas vraiment, ce n’était pas le miens. Il ne me représentait pas. Ma pensée était forcément indépendante de mon corps, ma conscience était une puissance supérieure à la réalité purement physique du monde, réalité dans laquelle je ne me sentais pas prendre part. J’avais souvent le sentiment que ma vie et mon existence n’avaient aucune importance, que rien ne serait différent si je n’existais pas.

Dans le début de mon adolescence, j’ai choisi un pseudonyme. À partir des lettres de mon prénom de naissance, j’ai formé un autre mot, un autre nom dont la sonorité me plaisait. J’ai recherché si cela avait une signification et ce que cela voulait dire, et je suis tombée sur le nom d’une déesse de l’ancienne Égypte, nourricière, féminine. J’ai été intriguée, cette féminité cachée derrière un pseudo d’apparence neutre m’a beaucoup séduite. J’ai conservé ce pseudo, sous lequel je me suis présentée ensuite pendant bien des années… et sous lequel on m’a même souvent et régulièrement désignée préférentiellement au prénom d’état civil. Ce dernier n’était employé que par l’école et la famille. Mon nom d’usage était celui d’une déesse, et personne ne s’en rendait même compte, il n’y a que moi qui le savait et qui appréciait en silence. À plusieurs reprises lors de mon adolescence et même ensuite, je me suis connectée, sur Internet, sur diverses communautés et salons de discussions. Je pouvais alors y adopter une identité féminine. Je me sentais apaisée, sereine dans mes relations avec les autres. Lorsque ce n’était pas le cas, j’étais frustrée, nerveuse, régulièrement sur la défensive ; malgré-moi, j’étais souvent en conflit avec les gens, ce qui me faisait souffrir.

Le soir, lorsque je fermais les yeux, au moment de me coucher et lorsque la terreur macabre ne s’emparait pas trop de moi, je priais silencieusement, espérant me réveiller le lendemain avec un corps typiquement féminin. J’ai fait des rêves où j’allais à l’école en étant une fille, les cheveux longs, des formes raisonnables, des traits de visage plus fins encore que ceux que j’avais déjà, des vêtements qui mettaient en valeur ma féminité. Dans mes fantasmes comme dans toutes les représentations que je me faisais de moi, j’étais une fille, quelle que soit la personne avec laquelle je m’imaginais. Je me posais beaucoup de questions, je ne comprenais pas. C’était incompréhensible. La première personne avec qui je fus en relation amoureuse, à l’age de dix-sept ans, ignorait tout de mon identité de genre. Alors que nous souhaitions couvrir notre nudité, je lui empruntais ses vêtements, ou du moins essayais-je car ils étaient trop petits pour moi ; nous avons alors chahuté, cela l’a amusée. Derrière les rires, néanmoins, j’étais troublée, perturbée d’avoir voulu faire cela ; cela avait bien plus de significations qu’une bataille de polochons au sein d’un couple. Lorsque je lui ai présenté mes excuses pour mon comportement, elle n’a pas compris. Elle ne pouvait pas comprendre ce que je ressentais, la raison réelle pour laquelle j’étais si confuse. D’ailleurs, dans notre imagination, dans nos univers fantastiques inspirés de jeux vidéos et de mangas, elle était un chevalier, et j’étais une archère. J’y tenais. Sans comprendre pourquoi, ou du moins en ayant honte de l’explication probable.

Dès le début de mes études, j’ai enfin porté les cheveux longs. Mes traits encore androgynes faisaient que j’étais souvent identifiée en public comme étant une jeune femme. J’étais appelée mademoiselle, et cela me procurait un sentiment de bien-être. J’ai même plusieurs fois été courtisée par des hommes, sans parvenir à comprendre parfois s’ils avaient identifié que j’étais jusqu’alors socialisée en tant qu’homme. Parfois, même, ils pensaient clairement que j’avais été assignée en tant que fille à la naissance. J’étais flattée autant que gênée. Un contrôleur ferroviaire a même déjà insisté pour m’appeler mademoiselle, même après que j’exprime de molles protestations. J’ai enfin réussi à socialiser lors de mes études, mais je n’étais pas toujours à l’aise. J’en faisais parfois trop, je me mettais en avant, je me noyais dans l’investissement associatif, le jeu de rôles, le jeu vidéo. J’avais enfin de plus nombreux amis, qui réalisaient bien que j’avais… une différence. Que j’étais singulière. Mais ils ne parvenaient toujours pas à dire laquelle. Ils savaient que j’étais souvent sur la défensive, que j’avais cette tendance à la véhémence sur certains sujets qui semblaient me tenir à cœur sans que l’on ne comprenne pourquoi. Je passais, même à l’age adulte, mon temps à me justifier, affirmant ne pas être un garçon comme les autres, ne pas me conformer à la virilité. J’ai toujours rejeté ce concept, avec force et même parfois avec violence. On m’a plusieurs fois dit que si j’étais gay, il ne fallait pas avoir peur d’en parler, que je ne serais pas rejetée pour cela ; mais non, vraiment pas, je ne me reconnaissais pas là-dedans, et le corps classiquement considéré comme féminin m’inspirait bien trop d’attrait pour cela. Lors d’une hospitalisation en service des Urgences pour un problème bénin, je suis venue à espérer secrètement un problème génital, avec espoir que cela motiverait « un changement de sexe ». Cette pensée était stupide et je me rends compte désormais du danger de tels mauvais prétextes, mais c’était encore une autre façon de me cacher et de ne pas assumer.

Mon mal-être s’accentua lorsqu’au fil des années, ma pilosité fut plus visible, même rasée ; lorsque mes traits se firent moins fins, vers mes vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Il m’est, peu à peu, devenu dérangeant puis insupportable que l’on m’identifie systématiquement comme étant un homme, sans que le moindre doute ne puisse être visiblement permis. J’ai alors essayé d’être un homme, j’ai laissée pousser la pilosité faciale et j’ai tenté de l’assumer, mais ce n’était en réalité qu’un masque de plus.  J’ai confiée ma détresse et mon besoin d’être considérée au féminin à plusieurs personnes, bien ciblées. Je me considérais comme lesbienne et ne le cachais pas tellement à plusieurs de mes proches, mais ces derniers ne comprenaient pas ce que cela voulait réellement dire. C’est ironique car je ne me considère plus comme lesbienne, pour plusieurs autres raisons, mais j’expliquerai cette évolution ultérieurement. Je ressentais un grand apaisement au fait d’être considérée au féminin, toujours. Mais je n’étais pas prête à affronter le monde, à affronter ma famille, j’avais peur de lui faire du mal avec ma différence. J’avais peur d’être une détraquée, qu’il s’agisse d’un désordre d’ordre sexuel ; d’être malade, comparable aux pédophiles ou aux violeurs. Je cachais ces pensées, ces envies, ces frustrations ; ces réconforts et apaisements quand je me sentais enfin considérée de la manière dont je préférais, dont je m’identifiais, car j’avais peur d’être jugée… et je me disais, j’espérais, que ça n’était qu’une phase, qu’il ne m’appartenait que de cesser de penser ces choses-là, que je cherchais quand même la complication et que ça n’était pas normal et même possible de toutes façons de changer de genre. Me documentant, je me consacrais alors à de nombreuses lectures sur les personnes trans et intersexe, grâce à Internet. J’ai acquise une meilleure compréhension du sujet, quoiqu’encore lacunaire à cette époque. Je regardais des vidéos montrant par étapes des transitions hormonales, par photos successives, en diaporama. Je regardais des dessins animés japonais tels que Ranma 1/2 ou Kashimashi, me faisant rêver à la possibilité de changer de corps. Je rêvais à la réalité virtuelle, espérant des progrès qui me permettent d’enfin vivre mais sans avoir à en souffrir des conséquences sociales.

Je me considérais féministe depuis bien une dizaine d’années, me sentant concernée par cette lutte. J’étais indignée par l’inégalité sociale entre les personnes au regard de leur genre et de leurs organes génitaux. Je rejetais parfois même brutalement le fait d’être un homme, je rejetais le fait que d’autres personnes possédant les mêmes organes génitaux que moi puissent s’être comportés de cette manière par le passé et puissent encore le faire ; je ne me sentais pas appartenir au même groupe que ces personnes. Condamnant ces comportements, je ne supportais pas d’être considérée comme appartenant au même groupe, d’être assimilée à eux. Sans comprendre toujours véritablement la raison profonde de ces rejets et convictions, ou plutôt sans vouloir l’assumer, l’accepter. Les valeurs classiquement féminines m’inspiraient, celles classiquement associées à la masculinité m’horrifiaient. Les propos sexistes ont toujours déclenché en moi une vive réaction, souvent même avec bien trop de véhémence et bien assez peu de mesure, sous la perplexité des personnes avec qui je parlais alors. L’apogée fut atteinte lors d’une altercation avec une féministe, dans un bar où je passais du temps avec des amis. J’ai réagi de manière violente, quoique sans blesser personne, et j’en conçois toujours une certaine honte. Cela m’a décidée, il fallait que… je finisse par m’accepter… Cela ne pouvait plus durer.

J’ai alors décidé qu’il me fallait m’accepter, m’assumer. La situation était devenue insupportable. Je suis allée voir une psychiatre, qui a fait preuve d’un franc désintérêt pour ma transidentité. Cela ne la concernait pas, n’était « pas si grave », n’était « pas vraiment un problème » et « pas si rare ». Paradoxalement, cela m’a fait du bien que l’on me dise cela. Elle m’a également rassurée quant au fait qu’effectivement, mon corps ne me définissait pas ; qu’en revanche, il m’appartenait. Je me suis posé des questions, encore plus, je me suis rendue compte que oui, j’avais besoin d’enfin être libre. Ma peur de mourir a alors cessé, et n’est pas encore revenue. Je pense que j’étais, inconsciemment, simplement terrifiée à l’idée de ne jamais pouvoir véritablement vivre ma vie.

Désormais, je suis heureuse comme jamais je ne l’ai été.